L'essentiel n'est pas d'entrer dans le décompte, infini, des liens symbiotiques entre pouvoirs politiques, économiques et médiatiques.
Ce travail sera utile, nécessaire mais pas suffisant.
L'essentiel pour les années à venir sera de donner à voir au peuple quels intérêts ces liens servent.
Et ce ne sont pas les siens.
Nicolas Sarkozy a gagné car il a le mieux incarné (disons dévoyé, pour être plus précis) le désir d'une rupture nécessaire.
Forte participation, score sans appel : cette élection présidentielle n'est pas sans ressemblance avec le référendum sur le traité constitutionnel européen.
De 2005 à 2007, la France qui a dit Non au Traité constitutionnel européen, refusant notamment d'avoir pour seul idéal "la construction d'une économie ouverte où la concurrence est libre" (art 3A du traité de Maastricht), s'est massivement donnée à Sarkozy.
Vous remarquerez que le parti de la presse et de l'argent fait preuve de la même (quasi)unanimité dans les 2 cas.
En 2005, les français se sont trompés. En 2007, ils ont raison: VOX POPULI VOX DEI !
"Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire! Ce n'est pas céder au mensonge triomphant qui passe". Comme Sarkozy , je cite Jaurès de mémoire.
Ce qui va nous demander beaucoup de courage, c'est de démontrer aux français qu'en réalité, c'est bien VOX POPULI, VOX NEUILLY .
En attendant le (grand) soir de la République, je reproduis un article d'Edwy Plenel paru dans le soir, quotidien belge (eh oui, il n'y a pas que des exilés fiscaux en Belgique!) en date du 11 mai 2007, qui évoque les petits matins chantants de la France d'en Haut.
La France vue d'en dehors
La grande loterie du bonapartisme
Avec Nicolas Sarkozy, la France croyait avoir élu un président. En quelques jours à peine, elle a découvert un gagnant du Loto. De sa nuit victorieuse dans une suite de palace à son escapade méditerranéenne sur un yacht de milliardaire, elle a soudain compris qu'elle n'avait pas seulement changé de tête mais qu'elle était entrée dans une autre époque.
Jusqu'alors, en cet Hexagone-là, l'argent posait problème à la politique. Il pouvait l'infiltrer, la séduire, voire la corrompre - et le second septennat de François Mitterrand (1988-1995), tout comme le long règne parisien de Jacques Chirac (1977-1995), l'a amplement illustré. Mais ce mariage incestueux n'était pas assumé. Il fallait ruser, cacher, biaiser, tromper, mentir, jurer du contraire, protester de son honneur. Beaucoup d'hypocrisie et de faux-semblant, mais comme un tribut obligé à une tradition qui sacralise trop la politique pour la vendre à l'encan.
De Gaulle pouvait certes avoir fait d'un ancien banquier un Premier ministre - Georges Pompidou, qui lui succédera à la présidence - et veiller aux intérêts bien compris du capitalisme national, il n'en tenait pas moins à distance ce petit monde et son principal argument, l'argent. La légende en témoigne, qui dit son exigence tatillonne de payer de sa poche les goûters qu'il offrait à ses petits-enfants au palais de l'Elysée. Avec le sixième président de la V e République, c'en est fini de ces précautions et de ces prudences. Désormais, l'argent est installé dans la place, sans vergogne.
Dans sa longue marche vers le podium présidentiel, pavée de ressentiments recuits et de revanches macérées, Nicolas Sarkozy a été porté par une petite société de conjurés, une bande d'amis en quelque sorte. Constituée autour de son fief de Neuilly-sur-Seine - ce ghetto de riches dont la paisible insolence illustre notre fracture sociale - et confortée par les attentions qu'il a su lui accorder dans ses ministères - notamment au Budget (1993-1995) et à l'Economie (2004-2005) -, cette amicale clanique a cette particularité de rassembler les milliardaires français. Non pas les intérêts de la bourgeoisie, comme l'on disait autrefois à gauche, mais les appétits voraces des plus grandes fortunes.
Le nouveau président est leur homme. Non seulement leur ami, mais aussi leur représentant, voire leur obligé. Les gazettes boursières n'hésitent d'ailleurs pas à parler, depuis l'élection de dimanche, de « valeurs Sarkozy », jouant à la hausse les groupes qui pourraient profiter de la nouvelle présidence - par exemple, Bolloré (le propriétaire du jet et du yacht de l'escapade maltaise), qui pourrait reprendre TF1 à Bouygues (l'ami le plus proche), qui, lui-même, reprendrait le nucléaire à Areva, etc. Ces spéculations pour joueurs de Monopoly éclairent les particularités de ce capitalisme français dont le nouveau président est le fondé de pouvoir : un « capitalisme de la barbichette » - je te tiens, tu me tiens -, comme l'a surnommé récemment un confrère (Laurent Mauduit, Petits conseils, Stock), décrivant un système où la concurrence est souvent faussée et pas toujours libre.
Adossé à une économie très ouverte et accueillante aux flux financiers de la mondialisation, il s'est renforcé en préservant farouchement le pouvoir d'une caste endogamique, dont quelques entremetteurs sont les gardiens incestueux, au risque permanent du conflit d'intérêt. C'est ainsi qu'à l'époque des fonds de pension et des droits des actionnaires, s'est paradoxalement reconstitué un capitalisme familial, d'héritiers et de patrimoines - d'où la promesse du candidat à propos de l'impôt sur les successions -, dont les représentants étaient tous autour du président élu dimanche soir.
L'autre paradoxe, à rebours du credo libéral, c'est que ces fortunes se sont construites ou rétablies dans une relation de clientèle avec la politique, ses réseaux et ses intérêts. Nul hasard, de ce point de vue, si le secteur des médias, quels que soient les protagonistes de ce capitalisme, figure toujours en bonne place dans leur portefeuille.
Comme tout pouvoir, celui-ci rencontrera un jour sa part d'ombre, ses secrets et ses remords. Mais, pour l'heure, il a le temps devant lui, ce temps qu'offre une élection incontestable. D'où cette arrogance assumée d'une retraite prétendument monacale qui se transforme en promenade flambeuse de nouveau riche, aux frais des amis. C'est le début d'un berlusconisme à la française, jusque dans ces réflexes culturels où l'argent n'a pas forcément bon goût, s'affichant tape-à-l'oeil au point de confondre le luxe et le clinquant. L'anti-intellectualisme est la vulgate d'un tel univers. Car, hier instrument commode et moyen utile, l'argent y est devenu une fin en soi et un but ultime, la mesure de toute chose, de la « vraie » réussite comme du « vrai » pouvoir, avec pour argument un dédain affiché envers la pensée critique et l'idéal rigoureux.
Je laisse aux psychanalystes le soin de décider si cette nouveauté relève, comme on l'écrit ces temps-ci, d'une « droite décomplexée » ou, au contraire, d'une droite qui masque ses anciens complexes sous un appétit insatiable de pouvoir. Mais ce qui est d'ores et déjà certain, c'est que ce radicalement neuf évoque de vieux souvenirs. Cette citation, par exemple : « Quelle misère que cette joie des intérêts et des cupidités s'assouvissant dans l'auge du 2 décembre ! Ma foi, vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemins de fer, gagnons de l'argent ; c'est ignoble, mais c'est excellent ; un scrupule de moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux ! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte, et si l'on ne peut avoir une concession de chemins en France ou de terrains en Afrique, on demande une place. (...) Partager son ignominie, qu'est-ce que cela leur fait, pourvu qu'ils partagent sa fortune ? »
Il faut bien sûr oublier les excès d'époque - Nicolas Sarkozy n'est l'auteur d'aucun coup d'État. Mais il n'est pas inutile, avant l'intronisation du 16 mai, de relire en résonance ce bréviaire républicain qu'est Napoléon le Petit, le seul livre belge de Victor Hugo, écrit en 1852 dans les premiers mois bruxellois d'un exil qui allait durer autant que le Second Empire, soit dix-huit ans. Car cette nouvelle présidence s'annonce comme un concentré de ce « bonapartisme » que la France a donné aux siens comme au monde entier et, depuis, à la science politique. L'Europe le sait, qui nous regarde et compare : plus monarchique que les monarchies parlementaires, c'est un pouvoir extrêmement personnel que la République française confie, depuis bientôt un demi-siècle, à l'homme qui a gagné ses suffrages. S'il n'est pas absolu, ce pouvoir n'en est pas moins une forteresse, tant il est déséquilibré et omnipotent.
On verra bien si Nicolas Sarkozy réussit à tenir sa promesse de ne faire que deux quinquennats, renonçant à battre les records de Mitterrand (quatorze ans) ou de Chirac (douze ans)... voire de Napoléon III ! Mais l'on sait déjà qu'il verra rapidement venir à lui, comme ses prédécesseurs, toutes sortes de volontés et de ralliements qui exprimeront l'empreinte culturelle de ce bonapartisme sur la vie publique française - toutes ces carrières, tous ces postes, toutes ces fortunes qui dépendent de cette fidélité archaïque à un seul, au pouvoir d'un seul. Est-ce un hasard si, malgré les haines accumulées avec le clan chiraquien, le nouveau président l'a déjà presque tout entier à son service et si, malgré une campagne droitière sans précédent, il a rallié à lui nombre des courtisans qui accompagnèrent le mitterrandisme finissant, du biographe au beau-frère en passant par le publicitaire et certains conseillers ?
Pour l'heure, les législatives de juin détiennent la clé de ce pouvoir, de son ampleur et de ses certitudes. On parierait volontiers qu'elles le conforteront, mais les lecteurs du Soir en sont témoins : si je ne crois pas m'être trompé en tendance durable, je ne suis pas bon pronostiqueur au jour le jour... En attendant de revisiter, dans une chronique prochaine, l'échec de Ségolène Royal, je m'en console en relisant Napoléon le Petit. Et Victor Hugo, l'exilé de Bruxelles, me confie ceci : « La notion du bien et du mal est insoluble au suffrage universel. Il n'est pas donné à un scrutin de faire que le faux soit le vrai et que l'injuste soit le juste. On ne met pas la conscience humaine aux voix. »
...un petit saut dans le temps, nous voilà au 25 septembre 2007 :
Première rentrée scolaire sous Sarkozy, des professeurs ne sont pas dupes en relevant, je cite « une méthode qui consiste à privilégier un discours très contrôlé avec les médias qui se substitue à tout échange réel. Il nous dit qu'il veut débattre avec nous, mais il a déjà annoncé qu'il allait supprimer des postes : où est le débat s'il a préparé toutes les réponses ? »
Discours très contrôlé ou medias sous, auto-, contrôle ???
Lettre aux éducateurs : dans la précipitation, Sarkozy oublie les profs !
Trop impatient de livrer sa Lettre aux éducateurs, le président Sarkozy s'est précipité dans les médias... oubliant les principaux intéressés qui, une semaine après, ne l'ont toujours pas reçue !
Des mots pour excuser des retards, les profs en lisent tous les jours... mais rares sont ceux qui proviennent du ministère de l'Education nationale ! Pourtant, lundi 10 septembre, tout le corps enseignant a reçu un mail les assurant qu'ils recevraient « prochainement » la fameuse « lettre aux éducateurs » que le président de la République leur avait lu depuis Blois le 5 septembre dernier. En attendant, conseille le communiqué, ils peuvent toujours aller la lire sur le site de l'Elysée.
Il faut dire que mercredi 5 septembre, les choses avaient été un peu vite. Lundi 3, Xavier Darcos avait commencé à déballer une série de mesures dans un entretien au Parisien. Or l'annonce avait vite fait tâche d'huile : du sport en plus, les samedis chômés et l'augmentation des heures de soutien... tous les médias s'arrachaient la polémique de cette réforme de l'éducation nationale. Devant l'intérêt suscité par l'affaire, Nicolas Sarkozy a voulu frapper fort au coeur de l'électorat enseignant, qui est loin de lui être acquis, en tenant de rééditer - l'ex-ministre de l'Education Luc Ferry avait fait la même opération voici quelques années - la « lettre aux instituteurs » de Jules Ferry. Convoquant la presse à Blois, le président de la République avait donc lu la lettre en direct sur les chaines d'info continue et à la radio. L'Elysée avait expédié le document par mail aux médias, l'avait fait amené par porteur aux syndicats. Il ne manquait qu'un détail : la « lettre aux éducateurs » n'avait pas été envoyée aux enseignants !
Oh rage, oh désespoir, oh logistique ennemie !
Vendredi 14 septembre, soit 9 jours après le discours de Blois, la lettre n'était pas encore parvenue à ses premiers destinataires. Le service de la communication du ministre explique qu'il s'agit d'un « problème logistique », le fascicule de 32 pages devrait parvenir aux profs sous une semaine. Il faut dire que, d'un point de vue purement pratique, l'impression, le conditionnement et l'expédition d'un tel document aux 1 250 000 enseignants concernés nécessite plusieurs jours, pour un coût total d'un peu plus de 500 000€. Sans compter le fait que, pour un gouvernement qui revendique une préoccupation constante du développement durable, l'impression de ce document sur papier non recyclé fait mauvais genre. Même si le secrétariat d'Etat à l'Ecologie n'y trouve rien à redire.
Résultat de l'opération : au lieu d'être rassurés par la verve d'Henri Guaino, les enseignants se sentent encore plus mis à l'écart par Sarkozy. « A la lire, cette lettre est plus un discours qu'un courrier : nos collègues ne sont pas très friands de ce genre de démonstration, explique Gilles Mandrot, secrétaire général du syndicat SNUipp. Les problèmes qui y sont énoncés sont réels, mais quelles mesures compte-t-il mettre en place pour y remédier ? » Annick Merrien, secrétaire générale du SNETAP, principal syndicat de l'enseignement agricole, dénonce « une méthode qui consiste à privilégier un discours très contrôlé avec les médias qui se substitue à tout échange réel. Il nous dit qu'il veut débattre avec nous, mais il a déjà annoncé qu'il allait supprimer des postes : où est le débat s'il a préparé toutes les réponses ? » N'est pas Jules Ferry qui veut !
Lundi 17 Septembre 2007 - 11:33
Sylvain Lapoix
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