Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
RUPTURE TRANQUILLE

RUPTURE TRANQUILLE

Bloc-note de rupture avec l'Union pour Minorité de Privilégiés (UMP), désormais macronisée

20 Mars 2013

Balai brosse et travail en miettes

Vue à Saint Martin d'Hères, la pièce Balai brosse, par la Compagnie du Savon Noir, une très bonne pièce de théâtre :

 Lire l'intégrale de l'interview du Petit Bulletin : Théâtre et Danse Grenoble : Balai-brosse 

"Balai brosse", c’est un spectacle fort dépeignant le destin de quatre femmes de ménage qui refusent le sort que la société leur offre. Pour évoquer cette aventure théâtrale passionnante, on a rencontré l’auteure et metteuse en scène Delphine Dubois Fabing, qui a créé l’an passé à Eybens La Compagnie du savon noir. Propos recueillis par Aurélien Martinez...

Le plateau est découpé en quatre espaces distincts, dans lesquels évolue chacune des quatre femmes de ménage de la pièce. Il y a par exemple Nadja, qui se bat avec force contre les conditions de travail ingrates que lui offrent les directeurs de l’hypermarché qui l’emploient. Il y a aussi Rosette, qui nettoie des hôtels miteux depuis ses seize ans. Il y a encore Jesse, et Jasmine. Quatre destins de femmes qui s’indignent, chacune à leur manière. Et quatre personnages interprétés par la même comédienne (Camille Pasquier) qui passe de l’une à l’autre avec aisance et fluidité.

Une pièce formidable qui m'a fait aussitôt replonger dans les archives de Fakir (qui ne peut réaliser ses reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !)

Dans Les Pages Jaunes de tel département, à la rubrique « Nettoyage (entreprises) », on dénombre :
en 1977 : 9 sociétés de nettoyage
en 1987 : 26
en 1991 : 49
en 1997 : 67
en 2003 : 53
en 2012 : 69

Qu’est-ce qui a permis cette floraison ? Qui a détricoté la loi ?

Pourquoi, dans les années 70, et même jusqu’à il n’y pas si longtemps que ça, les facs, mais aussi Whirlpool, ou France Inter, avaient leurs propres femmes de ménage, en CDI, à plein temps, avec les avantages du comité d’entreprise, etc. ? Pourquoi ils ne recouraient pas à des employés, corvéables, deux heures par-ci deux heures par-là ? Parce que les boîtes étaient gentilles et qu’elles sont devenues méchantes ? Ou parce que, auparavant, la loi ne le permettait pas ? Et si c’est ça, alors, quand est-ce qu’ils ont modifié le Code du Travail ?

Cette question – pas compliquée, on dirait – Franck a tenté de la résoudre deux jours durant, appelant des inspecteurs du travail, des syndicalistes, des DRH. Adrien, titulaire d’une licence de droit, a pris la relève. C’est la promotion du temps partiel, notamment, qui a permis la déréglementation de ce secteur :

« Cette noble tâche qui est celle d’élever des enfants »

« Il reste à mes yeux inadmissible que notre pays ait un taux d’activité féminine plus fort que celui des autres pays de la Communauté européenne, inadmissible que les mères de famille en arrivent à l’obligation de participer à l’équilibre de notre PNB plutôt que de se consacrer à cette plus noble tâche qui est celle d’élever leurs enfants. »

En 1973, le sénateur conservateur Jacques Henriet n’est pas content : les femmes françaises travaillent trop. Pour résoudre ce « problème », lui et ses collègues facilitent, par une première loi, dite d’amélioration des conditions de travail, le « temps partiel » - qui est là, au fond, pour diminuer l’activité féminine…

Et ça marche ! Dès 1980, la député communiste Colette Goeuriot relève : « les femmes constituent déjà l’immense majorité des temps partiels – 82%. Faute d’avoir pu réduire l’entrée des femmes dans la vie professionnelle, vous tentez de précariser encore plus leur situation, de les réduire au rôle de sous-salariées. »

L’emploi en miette

C’est grâce à la gauche, pourtant, ou à cause d’elle, que le temps partiel va bondir dans les années 90. Martine Aubry, ministre du Travail socialiste, fait voter, en 1992, une loi qui l’encourage : pour ce type d’embauches, les cotisations patronales sont exonérées à hauteur de 30 %. L’emploi en miettes est favorisé ! Il s’agit surtout, alors que le chômage croît et que les comptes de l’UNEDIC sont dans le rouge, de produire du « chômage à temps partiel » non indemnisé et non comptabilisé. L’année suivante, c’est au tour de la droite, avec Edouard Balladur, de poursuivre le mouvement : le temps de travail devient malléable avec l’annualisation, et l’abattement passe à 50 %.

C’est sous ces gouvernements que se produit la bascule : le pourcentage de salariés à temps réduit explose, passant de 12,3 % en 1991 à 18,1 % en 1998, son plus haut niveau. Surtout, la proportion de femmes en temps partiel subi – qui souhaiteraient donc travailler à temps plein – durant ces sept années : de 5,3 % à 10,3 %.

A partir de 2001, et par la même Martine Aubry, l’abattement sera progressivement supprimé, l’annualisation également. Mais la proportion de travailleurs à temps partiel, quant à elle, ne baissera jamais vraiment : 17,6% en 2008. Aujourd’hui encore, sur les 1,8 millions de travailleurs pauvres – travailleuses, surtout – que compte notre pays, 1,3 millions le sont à temps partiel…

Et c’est logique : depuis le début, le temps partiel n’était pas conçu pour assurer l’indépendance des salariées. Au contraire : il s’agissait simplement – dixit Jacques Henriet – que les femmes « apportent au foyer un supplément de confort ». Un « supplément de confort » qui tient aujourd’hui lieu d’unique revenu pour bon nombre d’entre elles.  

Le travail en poussière

Par Franck Dépretz, 29/05/2012

Le journal Fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

 

Pour les femmes de ménage, les conditions de travail se sont brutalement effondrées, sans soulever la plus infime solidarité. « Vous ne seriez pas tentées de voter à gauche ? » hasarde notre reporter. Mais est-ce qu’elle n’est pas logique, cette indifférence des classes populaires ? Ne répond-elle pas à celle qu’elles subissent depuis des décennies ?

« Bosser mes sept heures d’un coup, j’en rêve de ça. »
On a les rêves qu’on peut. Après une demi-vie passée à racler le sol, Camélia n’espère ni voyages ni piscine, juste des journées moins morcelées : « C’est stressant, t’es tout le temps en train de courir. Pour arriver à la fac, j’ai dû me lever à cinq heures. A peine je termine, un peu avant huit heures, que je me dépêche de repartir pour arriver une heure plus tard chez un particulier. »

Là, c’est sa pause. Mais un « chantier » l’attend encore : « Un gros, qui dure quatre heures, le plus gros d’ailleurs, il commence à 17 heures. »
Au boulot, donc, de 5 heures du matin à 21 heures, pour à peine le SMIC : « Je suis toujours fatiguée. Tout le temps, je prends des médicaments. Et souvent, je dois aller chez le kiné. A cause du balai qu’on tient toute la journée, ça me fait souffrir la main droite, c’est au niveau du canal carpien. Il faut que je me fasse opérer de toute façon. » Mais elle repousse à chaque fois cet arrêt, pour ne pas – bien sûr – perdre des « chantiers ».

« Et le pire, ce qui me fatigue le plus, c’est la route qu’il faut faire à chaque fois. Bientôt je vais faire autant de voiture que de travail. Je sors, je travaille, je repars, je retravaille, je mange... C’est que ça : aller travailler, manger, dormir. Et même en faisant tout ça, je m’en sors pas, je gagne pas assez. » Et encore, elle a le permis, une voiture. Et encore elle n’a plus à récupérer ses enfants à l’école…

La précarité, ça se fabrique

Voilà comment vivent, parmi nous, à l’Université de Lorraine, au milieu des profs et des étudiants, les femmes de ménage. Et les hommes, aussi. Ainsi de Didier, qui n’a qu’un seul chantier, 2 heures par jour et 315 € par mois : « J’espère que quelque chose arrivera, tôt ou tard. »
Dans son amphithéâtre tout juste serpillé, je suis le seul spectateur à l’écouter. Lui est assis derrière l’immense bureau du professeur, en plein milieu de la scène. Emmitouflé dans son pull et dans son bonnet qui lui couvre les oreilles, il m’explique, la voix vibrante, que : « Moi, je mets du mien. Je m’ouvre, mais il faut que le monde extérieur me rende aussi.
– Et en retour, alors, tu voudrais quoi ?
– De la solidarité. Qu’on me dise :
“Didier, on aimerait bien que tu sois récompensé, on sait très bien que tu fais deux heures par jour. On peut pas te laisser comme ça, enfin, c’est impossible.” »

Elle n’a rien de naturelle, cette précarité. Elle est socialement, historiquement, construite. Ce sont des lois qu’on a votées au Parlement, qui l’ont permise, encouragée, sur les temps partiels, la réduction des déficits, etc. Ce sont des « marchés » que l’Université a passés avec des boîtes privées – plutôt que d’employer son propre personnel. Ce sont des choix comptables, tranquillement effectués au fond de bureaux, devant des écrans d’ordinateurs, dans des décors aseptisés, qui ont fabriqué, en silence, ces existences en lambeaux.

Bien sûr, jamais ces tâches, récurer les chiottes, vider les poubelles, etc., ne furent sur-valorisées : « Si tu travailles bien à l’école, tu feras balayeur, mon fils ! », mais au moins ce métier assurait-il un emploi stable, un revenu garanti, sans l’angoisse permanente du lendemain. C’est assez récent, même, cette dégradation muette. D’ailleurs, dans les couloirs de ma fac, on trouve encore les traces de cet ancien monde…

La norme, un privilège ?

« Pourquoi que vous voulez faire une interview de nous ? C’est pour les stars, les interviews. Europe 1, tout ça, ils font jamais de sujets sur nous. » Les fous rires s’enchainent, ce midi, devant la loge du concierge. C’est la pause pour l’équipe de nettoyage. Elles sont treize filles, employées directement par l’Université – et qui cohabitent, donc, avec les précaires venus d’ailleurs.

« Femme de ménage, c’est un métier comme un autre, énonce Mireille, la ‘chef’ On peut très bien s’y plaire, même si c’est sûr qu’on ne le choisit pas. »
Et pour s’y plaire, il faut l’ « ambiance », la « bonne ambiance » comme elles disent, « on s’entend plutôt bien » : ce petit plus qu’on ne peut chiffrer, pas compter – et qui compte pourtant, énormément. Elles fument leur clope en groupe, idem pour le casse-croûte, dans un local à elles.

Quant à leurs horaires, ils sont presque normaux : ces femmes arrivent à 6 heures, repartent à 13 heures – sauf exception. Et leur travail, elles ont le sentiment de « bien le faire » : « Quand on passe, tout est nickel, de A à Z, les tables, les chaises » - quand les autres salariées regrettaient, elles, de « bâcler ».

Et puis, il y a leurs « avantages ». Rien d’extraordinaire, en fait : juste un peu plus de congés payés, 47 jours en tout, les après-midi de libres, les week-ends aussi, une mutuelle. Mais alors que la vie se durcit pour les classes populaires, pour leurs familles, pour leurs enfants, bientôt, la norme deviendra un privilège…

Enfin, « nous autres, agents d’entretien, on ne fait pas que du nettoyage. Quand une vitre est brisée durant la nuit, qui le voit en premier le matin ? Quand les étudiants se perdent dans les couloirs ou quand ils ont un problème, bien souvent, vers qui ils se tournent en premier ? C’est nous. Pour faire de l’accueil ou de la sécurité, donc, il n’y a que les femmes de ménage. » Ces travailleuses se sentent, un peu, associées à un projet plus global : « Déjà, les autres, on ne leur parle pas beaucoup de leur environnement professionnel, ils savent très peu ce qu’il se passe à la fac. Nous, on a des réunions exprès. Ça fait même partie des missions de service public qu’on a. Eux, ils n’ont pas tout ça. »

Deux univers qui s’ignorent

En apparence, les deux équipes font le même métier.
Balai, seau, serpillière, elles manient les mêmes outils.
Mais derrière cette façade, tout change : le salaire, les horaires, le statut. Les conditions de travail ne se sont pas doucement « dégradées » : brutalement effondrées. Et tout ça, sans une bataille, sans un conflit avec la direction, sans une lutte par médias interposés, sans un syndicat qui y met son nez, sans un tract distribué, sans un meeting organisé, sans une délégation reçue, sans le bureau d’un décideur occupé.

Au milieu d’elles, vraiment à leurs côtés, déambulent les étudiants, les enseignants, plutôt marqués à gauche ici, qui manifestent à l’occasion – contre la réforme des retraites, contre la loi LRU, contre le CPE auparavant – mais qui n’ont, en l’occurrence, pas fait signer la moindre pétition, pas marqué la moindre solidarité.

Deux mondes sociaux se touchent et s’ignorent. La plongée peut se poursuivre sereinement : « Je fais de mon mieux pour repousser l’externalisation, témoigne Mireille, la chef, la seule syndiquée. Ca devient de plus en plus rare que j’aie à embaucher des nouvelles, et, quand bien même ça arrive, c’est toujours pour des postes de contractuels, en CDD. Mais chaque fois, je fais en sorte que ce soit les plus jeunes possible. Ca ne servira pas à grand-chose. Les départs en retraite ne sont plus remplacés. Qu’on attende encore un peu, et il n’y aura plus que des entreprises extérieures pour gérer l’entretien. »

C’est ce que redoute Cécile : elle « y pense pas mal », surtout les jours qui précédent le renouvellement. « Faut pas se leurrer, un jour ou l’autre ça arrivera. » Et elle craint de retomber dans sa « galère » d’avant, quand elle enchaînait les lignes de bus et les mini-jobs : « Je me levais à 4 h 15 pour arriver ici. Du coup, ça me permettait de faire un autre boulot, après, pour une boîte qui fabrique des prospectus. Ma deuxième journée commençait à 16 heures et finissait à deux heures du mat’.
– Tu finissais à deux heures ! Et tu te levais à 4 h...
– C’est ça. Autant dire qu’en rentrant, je dormais direct. Je faisais que ça, en fait : travailler et dormir. Même manger, je négligeais. Au bout de trois ans, j’étais morte de fatigue, je tremblais et tout. J’ai dû aller à l’hôpital. Une semaine, j’y suis restée. Ma famille m’a forcée d’arrêter après ça. Aujourd’hui, c’est même pas la peine, je serai incapable de recommencer. »

Je suis pas raciste, mais…

« Vous le connaissez, lui ? », je demande à Cathy. Mon doigt pointe une affiche, annonçant la venue de Mélenchon à Nancy. A Science-Po, pas ici. « C’est qui ?, elle me répond. De toute façon, la politique j’ai pas le temps pour. Les politiques, ils promettent mais font jamais rien. Les ouvriers, les gens comme nous, ils s’en moquent bien. » Avant d’énoncer que, quand même, « on parle toujours de gauche, de droite, mais jamais du Front national. Jamais on a été gouverné par eux. Peut-être qu’y aurait du changement. En bien. Peut-être qu’ils feraient pour l’ouvrier, pour la France.
– Vous aviez voté pour Le Pen en 2002 ?
– J’avais eu l’espoir, oui, mais je vote jamais. Un jour peut-être, quand je serai vraiment à bout, j’irai voter. »

Pour sa sœur Mariette, qui travaille au même étage, c’est décidé : « Pour la première fois de ma vie, j’irai voter. Et je mettrai Front national. » Elle se justifie, après : « Vous savez, je suis pas raciste, même que mon mari est Algérien. Mais vous trouvez normal qu’on peut prier en pleine rue ? Vous voulez rentrer chez vous, vous pouvez même pas... »

À aborder la présidentielle, au mieux (mais est-ce mieux ?) je rencontre du désintérêt. Au pire (mais est-ce pire ?) des préférences pour Sarkozy ou Le Pen. D’abord, évidemment, ça me révolte :
« On pourrait penser, au vu de votre situation, que vous seriez plus tentées de voter à gauche ? », j’essaie de raisonner.

Mais au fond, est-ce que ce n’est pas logique, cette indifférence ? Est-ce qu’elle ne répond pas, comme un miroir, comme un reflet, à l’indifférence qu’elles rencontrent, quotidiennement, depuis une paire d’années ? Indifférence des « politiques » d’en haut – qui organisent la précarité, ou la laissent s’étendre –, mais aussi indifférence de leurs collègues intellectuels, sur leur lieu de travail, là où commence toute véritable politique.

A lire absolument : Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas.

Publié par Frédéric Maurin à 23:03pm
Avec les catégories : #rupture tranquille

commentaires