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RUPTURE TRANQUILLE

RUPTURE TRANQUILLE

Bloc-note de rupture avec l'Union pour Minorité de Privilégiés (UMP), désormais macronisée

9 Mars 2013

Congrès de la CGT : une contribution sur l'Europe

l'Europe, enfin l'Union Européenne, pour être plus précis.

Contribution, sous forme de points de repères, de Bastille République Nations. 

Bienvenue sur le site de Bastille-République-Nations

 Une25

 

Le 50ème congrès confédéral de la CGT s’ouvrira le 18 mars à Toulouse. De nombreux enjeux seront au cœur de ces assises. L’Europe devrait figurer au nombre de ceux-ci.

Naturellement, il appartient aux syndiqués, aux syndicats et organisations de cette confédération de décider des choix et orientations. Cependant, le poids et le rôle de la centrale de Montreuil font que ces questions ne sont pas seulement internes, mais concernent et intéressent les salariés et le pays tout entier.

C’est dans cet esprit que la rédaction de BRN – qui compte parmi ses lecteurs de nombreux syndicalistes et structures interprofessionnelles cégétistes – apporte ici une contribution aux débats et à la réflexion des uns et des autres.

L’Europe. Ou plutôt l’Union européenne. Plus précisément encore, l’intégration européenne. L’affaire est au cœur de bien des enjeux. Paradoxalement pourtant, elle fait l’objet de très peu de débats réels, en tout cas quant au fond. Sauf en de trop rares occasions où les événements l’imposent, comme ce fut le cas en 2005, dans les mois qui précédèrent le référendum sur feu le Traité constitutionnel européen.

 

Pour les citoyens en général, pour les syndicalistes en particulier, trois questions peuvent former la trame de réflexions sereines, d’analyses factuelles, et d’échanges argumentés. Premièrement, le bilan et les perspectives de l’intégration européenne sont-ils favorables, ou non, au monde du travail, au peuple et à la nation ? Deuxièmement, ladite intégration, quelle que soit l’appréciation qu’on porte sur elle, est-elle irréversible, à tout le moins inévitable ? Troisièmement, une réorientation européenne – on parle également d’une « autre Europe » – est-elle possible ?

 

Avant de proposer quelques réponses, une question préalable mérite d’être posée : est-il légitime, ou même simplement acceptable, de débattre de ces points ? Ainsi formulée, l’interrogation peut paraître incongrue. Elle ne l’est pourtant pas tant que cela : depuis quelques années, certaines analyses, propositions ou critiques s’avèrent bien souvent taboues. Par exemple, sans préjuger de sa pertinence ni même de sa faisabilité, l’hypothèse qu’un pays – la France, ou d’autres – sorte de l’UE est, au choix, qualifiée d’absurde, de stupide, ou de calamiteuse, sans autre forme de démonstration. Et ceux qui se risquent à la formuler sont considérés, par l’idéologie dominante, comme des imbéciles, des irresponsables, des fous furieux – voire des agents de l’extrême-droite.

 

De telles stigmatisations se retrouvent parfois au sein même du mouvement syndical. C’est paradoxal ; et c’est dommage. Car, tant pour des raisons démocratiques que d’intelligence de l’action, il ne peut y avoir de débat interdit. Les arguments des uns et des autres, surtout s’ils sont étayés et formulés de manière raisonnée, peuvent être contredits, mais ils doivent être respectés.

 

C’est l’intérêt de tous. Après tout, si une thèse est absurde, il sera d’autant plus facile à ses contradicteurs de la démonter. Au sein du mouvement syndical en particulier, le cheminement de la raison, et, le cas échéant, la confrontation fraternelle, sont des gages de force collective.

 

I – EUROPE, QUEL BILAN, QUELLES PERSPECTIVES ?

 

A) LE SOCIAL ET L’ÉCONOMIE

 

Du reste, la première question, du moins dans son volet qui porte sur le bilan de l’UE pour le monde du travail, ne prête guère à polémique, tant les effets en sont douloureusement vécus par les salariés des différents pays membres, en France en particulier.

 

Tout début janvier 2013, l’office européen des statistiques, Eurostat, publiait les plus mauvais chiffres du chômage depuis plusieurs décennies. Parmi les Vingt-sept, près de 12% de travailleurs sont aujourd’hui privés d’emploi, et c’est encore pire au sein des Dix-sept de la zone euro. Et nul ne doute que la situation empire dès les prochains mois. Encore ne s’agit-il là que des données officielles, qui reflètent très imparfaitement la réalité.

 

Partout, la précarité et la flexibilité s’étendent, au point de devenir la norme. Jusqu’à récemment, les politiques sociales – et plus particulièrement les lois et codes du travail – étaient théoriquement de la seule responsabilité des gouvernements nationaux, hors du champ des prérogatives communautaires. Mais depuis 2010-2011, un ensemble de mécanismes se met progressivement en place qui contredit ce partage. Désormais, les Etats doivent répondre de leur politique économique et sociale devant Bruxelles, y compris en matière de « coût du travail » : niveaux de salaires, configuration des cotisations sociales, « souplesse » des licenciements, flexibilité des conditions d’emploi.

 

En la matière, l’exemple caricatural est donné par la Grèce, contrainte non seulement de mettre en œuvre une austérité ahurissante, et de lancer de substantiels programmes de privatisation, mais également de démanteler, article par article, son code du travail. Du reste, l’« assouplissement » des protections (d’ailleurs très relatives) contre les licenciements figure désormais tout en haut de la « feuille de route » convenue à Bruxelles, et qui doit s’appliquer partout.

 

Toujours en matière d’emploi, qui ne se souvient de ladite directive Bolkestein, dont on nous avait assuré, peu de temps avant le référendum de 2005, qu’elle était totalement retirée ? Fin 2012 pourtant, un rapport du ministère français du Travail, révélé par Le Parisien, donnait l’ampleur de la mise en concurrence des travailleurs. Des centaines de milliers de salariés de l’Est de l’UE travaillent par exemple en France dans des conditions indignes : à la faveur des directives « services » et « détachement », de nombreuses sociétés de « prestation de services » spécialisées agissent en pleine conformité avec la réglementation européenne (notamment en réglant les cotisations sociales selon les normes du pays d’origine).

 

Oui mais, entend-on souvent, l’UE n’est pas responsable de la chute de l’activité économique, voire de la récession, qui forment la toile de fond et la trame des reculs sociaux sans précédent. L’argument mérite d’être minutieusement examiné. Notons cependant d’emblée qu’à supposer même que l’UE en général, et l’euro en particulier, ne soient pour rien dans la crise actuelle, le moins qu’on puisse dire est que les promesses qui ont justifié le lancement de l’une et l’autre se sont révélées mensongères. L’Union devait « nous rendre plus forts » ; l’Europe est aujourd’hui le continent le plus à la dérive sur le plan économique. La monnaie unique allait « nous protéger » contre les tempêtes mondiales ; elle n’a rien protégé, si ce n’est les intérêts des milieux financiers.

 

Et l’on pourrait relire avec ironie les déclarations de ceux qui faisaient campagne en faveur du Traité de Maëstricht : celui-ci allait assurer prospérité, progression du niveau de vie, haut niveau de protection sociale, éradication du chômage de masse – bref, un horizon radieux. Ainsi, Valéry Giscard d'Estaing assurait, le 30 juillet 1992 : « si le traité (de Maëstricht) était en application, finalement la Communauté européenne connaîtrait une croissance économique plus forte, donc un emploi amélioré ». De son côté, Martine Aubry s’indignait, le 12 septembre de la même année : « comment peut-on dire que l'Europe sera moins sociale demain qu'aujourd'hui ? Alors que ce sera plus d'emplois, plus de protection sociale et moins d'exclusion... ». On pourrait multiplier les citations.

 

Les auteurs des envolées lyriques d’il y a vingt ans ont-ils, au moins, fait amende honorable ? Nullement ! Les mêmes expliquent aujourd’hui benoîtement que la dégringolade actuelle était prévisible, car « on n’a pas osé aller assez loin ». Selon une dialectique qui revient à chaque étape de l’intégration européenne (marché commun, marché unique, Acte unique, monnaie unique… et demain, souhaitent les plus zélés, gouvernement unique), si l’étape précédente n’a pas fonctionné comme on l’espérait, c’est bien la preuve qu’il faut « plus d’Europe ».

 

L’Europe levier

 

Pour autant, il serait caricatural et inexact d’affirmer que tout le mal vient de Bruxelles, tandis que les gouvernements nationaux ne rêveraient que de mettre en œuvre des politiques de progrès social et économique. La réalité est plus subtile : les gouvernements des Vingt-sept partagent peu ou prou les mêmes orientations ; et l’Union européenne constitue un levier décuplant leurs forces pour imposer ces orientations aux peuples de manière concertée et intégrée. Les fameuses « contraintes européennes » sont en réalité des choix communément décidés (même si, évidemment, l’Allemagne compte plus que Chypre…), qui s’imposent avec d’autant plus de force qu’elles deviennent juridiquement irréversibles.

 

Il reste que l’intégration, et la monnaie unique tout particulièrement, ont une responsabilité propre dans l’aggravation de la crise. Cette responsabilité mériterait d’être détaillée, mais cela sortirait du présent cadre. Pour résumer, celle-ci s’articule autour de trois éléments. D’une part, la valeur de l’euro vis-à-vis des autres devises mondiales est trop élevée au regard des paramètres économiques de la plupart des Etats membres, y compris la France ; cela plombe les exportations, tire la croissance vers le bas, et aggrave le chômage. D’autre part, appliquer un cadre monétaire et financier unique à des pays dont les paramètres économiques (ainsi que politiques voire culturels) sont très dissemblables conduit forcément à imposer des politiques économiques inadaptées à la plupart des Etats. Enfin, pour tenter de pallier ces tendances divergentes – qui, sinon, feraient éclater l’euro – les dirigeants européens (en particulier Berlin) imposent des carcans toujours plus contraignants (Pacte de stabilité renforcé, TSCG…), car il ne peut y avoir de monnaie unique sans direction politique unique.

 

Dans la dernière période, Angela Merkel et nombre de dirigeants européens se sont appuyés sur cette contradiction pour tenter d’aller encore et toujours plus loin : vers la mise en place d’une zone euro quasi-fédérale, c’est-à-dire au sein de laquelle les Etats se verraient retirer leurs derniers leviers économiques nationaux (lors de leur sommet de décembre 2012, les dirigeants ont reporté leurs ambitions en ce sens à l’après-juin 2014, mais ont mis sur les rails l’Union bancaire, étape importante dans cette direction).

 

Sans austérité, plus d’euro

 

D’ores et déjà, la logique est imparable : sans une austérité toujours renforcée, l’euro ne peut tenir. Car une monnaie n’est pas un outil « neutre ». Elle est fondamentalement un rapport social, c’est-à-dire plus concrètement l’expression de choix politiques et le reflet des rapports de forces sous-jacents.

 

La responsabilité de l’euro est donc centrale dans les politiques d’austérité qui sont menées au sein de l’UE. La monnaie unique conduit à une surenchère de plus en plus sauvage dans les restrictions, coupes et reculs sociaux, comme l’illustre jusqu’à la caricature les exemples grec, portugais, espagnols... Et, en retour, l’austérité elle-même mine les fondements de la croissance, et aggrave donc les causes de la crise.

 

A cet égard, l’exemple de la fonction publique, en France en particulier, est éclairant. Le nombre des fonctionnaires, de même que le niveau de leur rémunération, sont les deux « variables » qui sont en première ligne des coupes budgétaires.

 

Supprimer un poste dans la fonction publique, même si cela ne prend pas la forme d’un licenciement, revient bel et bien à créer un chômeur en plus. A l’échelle du pays, les plans de suppressions d’emplois publics sont, et de loin, les « plans sociaux » les plus considérables, même s’ils sont moins spectaculaires que dans l’automobile ou la sidérurgie. Or ils résultent bel et bien de l’application directe de l’austérité européenne.

 

Cette austérité détermine également la baisse, année après année, du pouvoir d’achat des fonctionnaires. Là où une hausse massive des traitements constituerait un puissant levier pour relancer l’économie, la chape qui pèse sur ces rémunérations tire toute l’activité vers le bas. C’est d’autant plus vrai en France, qui compte près de six millions d’agents publics.

 

A cet égard, même si Bruxelles n’est pas ouvertement chargé de fixer les salaires publics dans les différents pays, la mécanique communautaire, via les normes budgétaires, pèse considérablement sur ces rémunérations.

 

Protection sociale

 

Cependant, il est deux domaines cruciaux pour le monde du travail pour lesquels l’intervention européenne est bien plus directe que sur les salaires : la protection sociale, et les services publics.

 

Protection sociale ? Il faut rappeler que le budget de la Sécurité sociale rentre en ligne de compte pour le calcul des déficits publics, au sens des « critères de Maëstricht ». Ce qui constitue en particulier une pression non négligeable sur les remboursements de soins et de médicaments.

 

De même, on ne compte plus les rapports, recommandations, conclusions et autres textes européens qui insistent sur la nécessité de « rendre le travail payant » (sic !), une expression directement (et mal) traduite de l’anglais qui signifie en réalité : baisser les allocations et indemnités afin de pousser les chômeurs, en particulier, à sortir de l’oisiveté – c’est en tout cas ainsi que le néolibéraux comprennent la situation des privés d’emploi.

 

Mais c’est incontestablement du côté des retraites que la machine européenne vis-à-vis de la protection sociale a fonctionné – et continue de fonctionner – de la manière la plus considérable. Depuis des années, il n’y a quasiment plus un sommet européen qui n’ait réaffirmé l’urgence de « réformer les systèmes de pensions », au motif de rendre ceux-ci « soutenables ». Ce n’est assurément pas un hasard si les réformes en question ont été engagées à peu près au même moment aux quatre coins de l’UE (dont la France, évidemment). Ce n’est pas non plus une coïncidence si les exigences mises en haut de la liste par la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, FMI) vis-à-vis des pays placés sous tutelle (Grèce, Irlande, Portugal) concernaient les pensions. L’Italie et l’Espagne sont également en première ligne. Et l’actuel gouvernement français s’apprête à remettre le couvert…

 

Services publics

 

Enfin, dernier exemple, et non des moindres, de l’affection que porte l’UE au monde du travail : le traitement que celle-ci réserve aux services publics. Nul n’ignore désormais que la « concurrence libre et non faussée » est l’un des piliers fondamentaux, et fondateurs, de l’édifice européen.

 

Certes, les traités successifs ont mis leur point d’honneur à affirmer que l’Europe ne doit pas se mêler du caractère public ou privé d’une entreprise. Mais, d’une part, la religion de la concurrence a ordonné la mise à bas des « monopoles publics » (alors que l’existence d’un monopole public est seule de nature à sauvegarder le principe même d’un service public). D’autre part et surtout, tant la législation que la jurisprudence communautaires exigent que les entités publiques soient gérées exactement selon la logique du privé. Aussi extraordinaire que soit cette exigence, elle est quasiment exprimée sous cette forme, et sert de base à des sanctions contre des Etats récalcitrants.

 

Des dispositifs imposent ainsi de conférer un statut de droit privé à des établissements qui ont pourtant assuré le développement du pays, précisément parce qu’ils avaient des ambitions nationales et non de rentabilité. Ainsi, Bruxelles concédait hypocritement qu’EDF pouvait garder un « actionnariat public », mais affirmait que la garantie de solvabilité apportée par l’Etat constituait une atteinte inacceptable à la concurrence (puisque les firmes privées concurrentes ne bénéficiaient pas de cette garantie). C’est ainsi que fut justifié le changement de statut.

 

Le transport ferroviaire européen va aborder son… « quatrième paquet » de déréglementation. Quant aux Télécoms, elles ont été parmi les premières à basculer dans la logique de la rentabilité à tout prix, tout simplement parce que la libéralisation européenne avait visé ce secteur très tôt.

 

Emploi, salaires, austérité, protection sociale, services publics : directement ou indirectement, l’intégration européenne a imprimé sa marque. Sur ces terrains au moins, il est bien difficile de ne pas porter une appréciation négative de ce bilan au regard des intérêts collectifs du monde du travail.

 

Perspectives

Les perspectives à venir sont-elles de nature à corriger ou infléchir ce bilan ? Même avec beaucoup d’imagination, on voit mal comment il pourrait en être ainsi.

 

Les conjoncturistes nationaux ou bruxellois s’accordent sur une croissance atone pour 2013, qui pourrait bien se traduire au final par une nouvelle récession. Pire : désormais, à moyen terme, une croissance annuelle de 1% est presque considérée comme un exploit. Dans ces conditions, les plus démunis sont condamnés à trinquer de plus en plus durement, et la grande majorité des salariés devrait subir des reculs sociaux de plus en plus brutaux.

 

Or aucun dirigeant européen, dans aucun pays de l’Union européenne, ne remet en cause les fondamentaux de l’UE, à commencer par la quadruple « liberté » fondatrice : libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et de la main d’œuvre. Les uns et les autres rêvent même d’une fuite en avant de nature quasi-fédérale. Une telle ambition comporte cependant un risque majeur pour ses initiateurs : que le rejet populaire vis-à-vis de l’UE, déjà patent dans la plupart des pays, s’accélère et se concrétise sous des formes imprévisibles.

 

Car les salariés conservent naturellement l’arme de la lutte collective, afin de mettre en échec les projets les plus funestes, que ce soit en matière de licenciements, de baisse de pouvoir d’achat, de casse de la protection sociale, ou de démantèlement de ce qui reste de services publics.

 

Il reste que les luttes les plus efficaces sont celles qui sont conduites sur la base d’une analyse lucide des obstacles. L’hypothèse formulée ici est que l’intégration européenne constitue le principal de ces obstacles tant dans les faits (les mesures elles-mêmes) que dans les têtes (le sentiment d’impuissance, nourri par l’impression d’inéluctabilité).

 

B) LA DÉMOCRATIE

 

Cependant, avant de s’interroger sur l’irréversibilité de l’intégration européenne, il convient de rappeler que l’Europe ne se déploie pas seulement en matière économique et sociale, mais également sur deux autres dimensions, dont l’importance n’est pas moindre : politique ; et « géopolitique ».

 

Autrement dit, si l’intégration se fait au détriment du monde du travail, qu’en est-il du point de vue des intérêts du peuple ? Et du point de vue de ceux de la nation ?

 

La première question renvoie au concept de souveraineté populaire, c’est-à-dire littéralement de démocratie. La progression de l’intégration européenne a-t-elle favorisé ou renforcé le pouvoir du peuple – de chaque peuple – et sa liberté de décider de son avenir ? Ou bien les a-t-elle affaiblis ?

 

Même en examinant cette question avec grande indulgence, il est objectivement difficile de choisir la première option. Le constat négatif est si patent que même les partisans les plus enthousiastes de l’Europe admettent l’existence de ce qu’ils appellent un « déficit démocratique » (le terme « déficit » est, comme de juste, emprunté au vocabulaire néolibéral). Depuis deux décennies au moins, dirigeants et experts s’interrogent gravement sur la manière de remédier à ce dit déficit démocratique.

 

Or ce sont les mêmes qui ont dévoilé à plusieurs reprises la véritable conception qu’ils se font de la démocratie : en 1992 au Danemark ; en 2001, puis en 2008 en Irlande, les citoyens ont vu annuler leur verdict négatif exprimé à travers des référendums portant sur des traités européens, et se sont vu prier de voter une nouvelle fois afin de donner, enfin, la « bonne » réponse. En matière européenne, un Non populaire est réputé être une erreur à corriger, et donc une réponse provisoire ; un Oui, en revanche, est réputé définitif et sans appel.

 

Pire : en France, le Non au Traité constitutionnel majoritairement exprimé le 29 mai 2005 a été, de fait, effacé par un vote des parlementaires convoqués par Nicolas Sarkozy à Versailles le 4 février 2008 (personne n’a probablement encore mesuré l’ampleur de la rage populaire – fût-elle inconsciente – qui en a résulté, ni les traces qui ne sont pas près de s’effacer dans la mémoire collective). De leur côté, les dirigeants européens se sont juré que, jamais plus, on ne les reprendrait à consulter un peuple.

 

Mépris du peuple

 

Mais, pour caricaturaux qu’ils soient, ces dénis ostensibles de démocratie ne sont sans doute que la partie immergée de l’iceberg. Pour peu qu’on se plonge dans les études, colloques et conclaves européens – destinés à un public restreint – un même refrain réapparaît sans cesse : il faut mettre les décisions importantes à l’abri des « foucades » populaires. Dès lors, ceux qui osent affirmer la primauté du peuple sur la sagesse des experts sont stigmatisés comme « populistes ». Car l’UE renoue clairement avec une certaine tradition historique : celle qui prétend confier la conduite des affaires à « ceux qui savent » (et qui se trouvent être issus des classes dominantes).

 

Ainsi, Thierry de Montbrial, directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) se laissait aller à écrire : « la conscience européenne réside dans la partie éclairée (de la société), laquelle commandera le reste ». Directeur de la rédaction de l’Express, Christophe Barbier confiait avec un mépris dont les classes dominantes ont le secret : « la Constitution (européenne) était trop ambitieuse pour le niveau de maturité des peuples ». Et, ces peuples pas assez « mûrs », il convient de les traiter en gamins : « bien entendu, il y aura des transferts de souveraineté ; mais serais-je intelligent d’attirer l’attention du public sur ce fait ? », confiait le premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker.

 

Qui dit gamins, dit naturellement « pédagogie », sorte de service après-vente visant à ressasser l’inéluctabilité des décisions et choix. En 2005, l’on a même assisté à une extraordinaire inversion : ledit « parlement » européen s’est auto-attribué un devoir « pédagogique » (et a consacré des moyens financiers pour ce faire) en vue d’expliquer aux citoyens français et hollandais l’importance du vote Oui… Depuis des siècles, les parlements asseyaient en principe leur légitimité sur la représentation de leurs mandants ; avec l’UE, c’est le contraire : les parlementaires auraient désormais pour mission… d’éduquer le peuple.

 

A propos dudit « parlement » européen, l’on entend parfois que ce dernier serait un gage de démocratie, en tout cas une piste pour « améliorer » cette dernière, puisqu’il s’agit d’une instance élue au suffrage universel.

 

N’est-ce pas aller un peu vite en besogne ? Il ne suffit pas d’être élu pour être démocratique : un parlement n’a de légitimité que par le peuple qu’il représente. Or s’il y a bien un peuple français, allemand, grec, ou danois, il n’y a pas de peuple européen, au sens où un peuple est une communauté politique assise sur une culture politique commune. Tel n’est nullement le cas en Europe : les cultures politiques différent considérablement d’un pays à l’autre (ce qui ne signifie évidemment pas qu’il y en ait de meilleures que d’autres). Et il n’est au pouvoir de personne de forcer l’histoire artificiellement. Du reste, une phrase revient parfois à Bruxelles, qu’on peut entendre comme un aveu : « nous avons fait l’Europe, il nous reste à faire les Européens ».

 

 

Pédagogie et dialogue

 

A la pédagogie, les eurocrates ajoutent souvent les « vertus du dialogue ». Dialogue avec la « société civile » – vaste galaxie d’ONG et de lobbies dont la légitimité est financière ou médiatique, mais en tout cas hors du champ de la représentation. Et surtout, « dialogue social ». Ce dernier est même institutionnalisé de diverses manières. La Confédération européenne des syndicats (CES), historiquement née dans le giron des institutions européennes, consacre l’essentiel de son activité à ce tête-à-tête bruxellois à travers d’innombrables colloques et formations. En outre, un « sommet social européen » réunit deux fois par an représentants de la CES, de Business Europe (le Medef au niveau européen), et des institutions (Commission et Conseil européens). Qui le sait ?

 

Tout cela pour fabriquer du consensus, en tout cas de l’adaptation et de l’accompagnement, vis-à-vis de décisions prises ailleurs. Ailleurs, c’est-à-dire souvent par des institutions dites « indépendantes ».

 

 

Institutions « indépendantes »

 

Ce n’est pas un hasard si la religion des instances « indépendantes » a pour temple l’Union européenne : la Banque centrale, mais aussi la Commission européenne elle-même, entendent asseoir leur autorité sur cette « indépendance » proclamée avec cette extraordinaire justification : il faut protéger « l’intérêt européen » des aléas électoraux nationaux. Et l’on peste d’ailleurs souvent, à Bruxelles, contre ces responsables politiques nationaux qui sont « trop influencés », voire « pris en otage » (sic !) par leurs électeurs.

 

Le pire est que cette attitude – qui, en d’autres temps, eût été de nature à provoquer des révolutions… – est aujourd’hui presque banalisée. Qui s’est étonné du fait que les remplacements, à l’automne 2011, des premiers ministres grec et italien par des technocrates non élus (issus du sérail européen), aient été orchestrés à Bruxelles, avant d’être entérinés par les parlements respectifs ?

 

Par ailleurs, le principe même de « sanctions » appliquées à des pays n’est-il pas en lui-même ahurissant ? Que cela concerne des « infractions » en matière de « discipline » budgétaire, de respect des directives européennes, voire d’application de ladite Charte de l’UE en matière de « droits de l’Homme », des instances non élues supranationales s’érigent ainsi en censeurs des gouvernements – en réalité des peuples. N’y a-t-il pas là un retour de plusieurs siècles en arrière quand des suzerains agissaient ainsi avec leurs vassaux, et punissaient des pays entiers ?

 

C) LA TENTATION IMPÉRIALE

 

La police interne que les institutions européennes entendent exercer sur les Etats-membres trouve son parallèle dans les ambitions affichées vis-à-vis du reste du monde. On touche là à la troisième dimension – géopolitique – de l’intégration européenne.

 

Le Traité de Lisbonne a ainsi institué un Service européen d’action extérieure, sorte de ministère des Affaires étrangères qui serait fusionné avec un ministère de la Défense. « Défense » étant ici un terme inapproprié, puisque personne ne cherche à contrer une éventuelle agression contre des pays-membres. Il s’agit bien plutôt de structures et de mécanismes conçus dans l’esprit de « projeter » des forces civilo-militaires aux quatre coins de la planète.

 

Car les dirigeants européens clament désormais haut et fort que l’UE doit « assumer ses responsabilités mondiales » (responsabilités confiées par qui ? Nul ne le sait…). Certes, pour l’heure et pour longtemps encore, les capacités militaires propres à l’Union restent sans commune mesure avec l’armada américaine, ou même avec les forces des grands Etats membres eux-mêmes. Et quand il s’est agi d’envoyer des troupes au Mali, les partisans les plus acharnés de l’Europe se sont lamenté que ce soit Paris, et non Bruxelles, qui monte au front.

 

Pourtant, on sait peu qu’une douzaine d’opérations sous la bannière bleu-étoilé sont en cours sur le globe, tout particulièrement en Afrique. Officiellement, ces missions visent à « maintenir la paix », à défendre les « droits de l’homme » ou les « valeurs européennes », voire à assurer la « stabilité ». Les réalités sont plus terre-à-terre.

 

Par exemple, avant même le Traité de Lisbonne, au printemps 2006, l’Union européenne décide l’envoi d’une force militaire en République démocratique du Congo (RDC) en vue de « sécuriser » le scrutin présidentiel qui doit s’y tenir le 30 juillet de cette année-là.

 

Or c’est justement à cette période qu’un haut responsable du patronat allemand se voit confier par son organisation (le BDI) un groupe de travail baptisé « questions internationales sur les matières premières ». Le responsable en question soulignait alors que les concentrations régionales de ressources naturelles recelaient des « risques géostratégiques considérables » notamment quand ces ressources sont contrôlées par des « régimes politiques imprévisibles ». Et, justement, l’expert citait en particulier la RDC comme « zone d’extraction la plus importante pour le cobalt ». Quelques mois plus tôt, le ministère allemand de l’Economie préconisait pour sa part diverses mesures « en vue de l’amélioration du climat pour les investisseurs dans les pays producteurs de ressources naturelles par la promotion de la stabilité politique ».

 

A noter que la « Mission de conseil et d'assistance de l'Union européenne en matière de réforme du secteur de la sécurité en République démocratique du Congo » avait été mise en place dès juin 2005. Elle a été à nouveau récemment prorogée… jusqu'au 30 septembre 2013.

 

 

« Europe de la Défense »

C’est en juin 1999 que le Conseil européen avait officiellement lancé cette « Europe de la Défense » en affirmant que « l’Union doit avoir la capacité d’une action autonome, soutenue par des forces militaires crédibles (…) pour faire face aux crises internationales, sans préjudice des actions avec l’OTAN ». Six ans plus tard, les Vingt-cinq décidaient la mise en place de « groupements tactiques » de 1500 hommes, disponibles en deux semaines, et susceptibles d’être envoyés n’importe où sur la planète.

 

Depuis 2011, le discours européen en la matière insiste plutôt sur le « partage et la mise en commun » de certains moyens, expériences et structures des armées nationales. Une logique qui suit à la lettre la démarche inaugurée au sein de l’Alliance atlantique. D’ailleurs – insistent les dirigeants européens – il convient d’améliorer la « complémentarité » entre UE et OTAN. Le président américain a lui-même vivement plaidé en ce sens, notamment lors du sommet de l’Alliance à Chicago, en mai 2012. Ce qui remet à sa place la thèse selon laquelle le renforcement de l’Europe (en ce domaine comme dans les autres) permettrait « de faire contrepoids aux Etats-Unis ».

 

La proximité UE-OTAN est inscrite dans l’histoire jumelle de ces deux institutions, qui, en outre, n’ont cessé d’échanger leurs responsables. Ainsi, l’ancien chef de la politique extérieure européenne, Javier Solana, avait occupé ce poste juste après avoir quitté ses fonctions de secrétaire général de l’OTAN. En février 2006, il précisait sans fard son ambition : « faire de l’Europe une puissance globale pour le Bien dans le monde ». Un peu plus tard, dans un bref extrait vidéo qui fit le tour de la Toile, l’actuel président de la Commission européenne décrivait également sa vision de l’Europe, « sorte d’empire pacifique ».

 

Certains hommes politiques français n’hésitent pas non plus à afficher la couleur. Ce fut le cas du candidat Sarkozy qui, lors de sa campagne présidentielle de 2007, exalta « dans la formation de la conscience européenne (…) le rêve brisé de Charlemagne et celui du Saint Empire, les Croisades, le grand schisme entre l’Orient et l’Occident, la gloire déchue de Louis XIV et celle de Napoléon (…) » ; pour conclure finalement que « l’Europe est aujourd’hui la seule force capable (…) de porter un projet de civilisation ».

 

 

Reconquête

Trois ans plus tôt, Dominique Strauss-Kahn précisait que cet « empire européen » (c’est son terme) devrait s’étendre « des glaces de l’Arctique au Nord jusqu’au sables du Sahara au Sud ». Il en précisera un peu plus tard la perspective historique : « cette Europe, si elle continue d’exister, aura reconstitué la Méditerranée comme mer intérieure, et aura reconquis l’espace que les Romains, ou Napoléon plus récemment, ont tenté de constituer ».

 

Faut-il d’ailleurs rappeler que la plus haute distinction de l’Union européenne n’est autre que… le Prix Charlemagne ?

 

Tout cela peut paraître quelque peu lointain, comparé aux reculs sociaux cités précédemment. Mais, outre que les expéditions militaires sont susceptibles d’être coûteuses (au détriment des richesses nationales, mais pour le plus grand profit des groupes européens d’armement), on ne devrait pas sous-estimer cette dimension impériale de l’intégration. D’autant qu’un des arguments récurrents pour justifier celle-ci est de faire valoir la nécessité « de tenir tête » ou « d’être plus fort » face aux puissances émergentes.

 

Or souvent, dans l’histoire, la guerre économique a conduit à la guerre tout court. Et, dès lors que les rivalités entre empires s’aiguisent, ce sont bien souvent les peuples qui sont destinés à servir de « chair à canon ». On peut raisonnablement penser que la « construction européenne » est conçue dans cet esprit de concurrence et d’agressivité : cela était le cas hier, où, née dans et de la guerre froide, la CEE s’est d’emblée inscrite dans un contexte belliqueux face au « bloc de l’Est ». Cela reste plus que jamais le cas aujourd’hui, puisque les élites mondialisées ne voient l’avenir qu’à travers la libre circulation, la libre concurrence, voire le libre affrontement des capitaux, et des puissances qui les portent.

 

On est donc à l’opposé des intérêts nationaux des pays respectifs, et de la nécessaire coopération entre nations.

 

 

II – L’INTÉGRATION EUROPÉENNE, IRRÉVERSIBLE ?

En l’état, l’intégration européenne apparaît donc comme dangereuse : en matière économique et sociale ; dans le domaine démocratique ; et sous l’angle géopolitique. Tout en partageant peu ou prou ce constat, d’aucuns s’interrogent : n’est-il pas trop tard pour revenir en arrière ?

 

En d’autres termes, après près de six décennies, et une dizaine de traités-gigogne, n’a-t-on pas atteint un point d’irréversibilité ?

 

La question ne peut être balayée d’un revers de main. Elle mérite d’être examinée tant du point de vue factuel, que du point de vue de l’arrière-plan idéologique sous-jacent.

 

Sans doute faut-il tout d’abord rappeler que ladite « construction » européenne résulte de choix politiques, et non d’une sorte de loi naturelle indépendante de toute volonté humaine. Dire cela n’est nullement polémique : les dirigeants européens eux-mêmes revendiquent d’avoir opéré ces choix. « Opéré », ou plutôt imposé, tant il est vrai que, dès sa naissance, l’Europe s’est faite sans (et contre) les peuples. Comme le confiait avec franchise en 2007 le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, « si on avait organisé un référendum sur la création de la Communauté européenne, ou sur l’euro, vous croyez vraiment que ce serait passé ? ».

 

Or ce qui résulte de choix politiques doit forcément pouvoir être défait par d’autres choix politiques.

 

Du reste, l’histoire récente comporte des exemples d’entités étatiques qui ont été défaites. Ce fut le cas de l’ex-Tchécoslovaquie, qui, après trois quarts de siècle d’existence, s’est séparée en deux à l’amiable en 1992. Ce fut également les cas de l’URSS : en 1991 celle-ci éclata en quinze Républiques indépendantes (dans ces deux cas, cela a entraîné la création de nouvelles monnaies). On ne s’interrogera pas ici ni sur le bien-fondé ni sur les conséquences de ces séparations. Le point est ici qu’il n’y a pas d’obstacle « technique » dès lors que de tels choix sont faits.

 

Il faut également souligner que dans les exemples cités, les pays étaient bien plus intégrés – économiquement, politiquement, et culturellement – que ne l’est actuellement l’Union européenne.

 

 

Pas le choix ?

L’autre interrogation porte sur la pertinence générale d’une conception affirmant qu’« il n’y a pas (ou plus) le choix ». L’expérience – des syndicalistes notamment – conseille d’être méfiant vis-à-vis des idéologues de tous poils expliquant, selon la formule inaugurée par Margareth Thatcher : « il n’y a pas d’alternative ».

 

De même, ici ou là, certains moquent cette tentation qui consisterait, vis-à-vis de l’intégration européenne, à « revenir en arrière ». Or ce sont bien souvent les mêmes qui vilipendent « le conservatisme » que constituerait la défense des conquêtes sociales, ou bien encore l’« archaïsme » consistant à vouloir sauvegarder de véritables services publics. Bref, selon que l’on se place du point de vue du travail ou bien du capital, telle décision sera une « avancée » ou un « recul », et vice-versa.

 

Le menaçant fantasme du « retour en arrière » – voire de la « catastrophe » – doit donc être analysé dans ce contexte. De fait, les réflexions ou propositions sortant du cadre « raisonnable » de l’intégration européenne sont parfois stigmatisées sous un jour totalement apocalyptique. Ainsi, le lendemain du référendum sur le Traité constitutionnel européen, Serge July, qui dirigeait alors le quotidien Libération, rédigea un éditorial où il décrivait le verdict populaire comme « un désastre général et une épidémie de populisme qui emportent tout sur leur passage ».

 

Classiquement, les partisans du Oui excellent à dépeindre les déluges qui ne manqueront pas de s’abattre en cas de victoire du Non. Ce fut le cas lors du deuxième référendum irlandais sur le Traité de Lisbonne : il fallait absolument entériner celui-ci, faute de quoi l’économie de ce pays allait sombrer corps et biens. Sous pression, les électeurs cédèrent au chantage en donnant finalement une majorité au Oui. Deux ans plus tard, l’île connaissait la pire crise de ces dernières décennies.

 

A l’inverse, les citoyens suédois refusèrent l’euro en 2003, malgré le déluge qui allait engloutir la malheureuse économie scandinave, annoncé par les partisans de la monnaie unique. Six ans plus tard, la Suède n’a pas sombré – elle connaît même l’une des moins mauvaises situations de l’UE.

 

Quant aux citoyens norvégiens, ils ont refusé à deux reprises l’adhésion à l’UE, malgré les menaces tout aussi effrayantes qui leur furent régulièrement brandies. Pour l’heure, nul gouvernant à Oslo n’envisage de poser à nouveau la question, tant la victoire du Non serait bien plus écrasante encore que précédemment. Or la Norvège détient (et n’est pas près de céder) la médaille d’or mondiale au regard de l’Indice de développement humain (IDH, qui prend en compte le niveau de vie, d’éducation, l’espérance de vie, etc.).

 

D’aucuns objecteront que ce n’est pas le fait d’être resté à l’écart de l’UE qui explique cette situation enviable. On peut tout de même faire l’hypothèse (comme de nombreux syndicalistes du pays) que cela y a contribué. En tout cas, cela ne l’a pas empêché.

 

Ce qui doit logiquement conduire à ne pas se laisser impressionner par les punitions infernales qui guetteraient tout peuple s’avisant de s’écarter du droit chemin européen.

 

III – UNE « AUTRE EUROPE » ?

Reste enfin la troisième et dernière question, probablement la plus délicate et la plus importante : étant admis que l’intégration européenne réellement existante ne correspond pas vraiment aux horizons radieux tant vantés, est-il raisonnable de viser « une autre Europe », ou de proposer que l’Europe soit « réorientée » ?

 

L’interrogation est suffisamment cruciale pour qu’on évite de se payer de mots. Ainsi, l’objectif d’une « Europe sociale » est régulièrement mis en avant. Cela ne date pas d’hier. Déjà en 1982 – il y a plus de trente ans, donc ! – François Mitterrand, fraîchement élu président, affirmait, dans un discours prononcé à Copenhague : « l’Europe sera sociale ou ne sera pas ».

 

 

« Europe sociale »

Mais qu’entend-on au juste par « Europe sociale » ? La question mérite d’être posée car, curieusement, ses partisans ne semblent pas pressés d’en préciser concrètement le contenu.

 

S’agit-il de l’unification des systèmes de protection sociale (santé, retraites, chômage…) à l’échelle des vingt-sept pays ? Sauf à vivre totalement sur une autre planète, on conviendra que cette perspective n’est ni réaliste (même à moyen ou long terme), ni souhaitable. Car une fusion des systèmes existants qui se ferait (peut-être…) à l’avantage des uns serait mécaniquement au désavantage des autres.

 

Par « Europe sociale », faut-il plutôt comprendre une extension automatique des conquêtes sociales obtenues dans un pays à tous les autres ? Cela paraît évidemment bien plus sympathique, mais se heurte immédiatement à l’expérience de tout syndicaliste : il ne peut exister d’acquis sociaux qui n’aient pas été arrachés par la lutte ; l’octroi d’en haut d’un progrès social n’existe que dans le monde, imaginaire, des bisounours – pas dans celui, réel, de la lutte des classes. Ou alors, c’est qu’il ya tromperie sur la marchandise (par exemple les accords dits « gagnant-gagnant », si chers au patronat, comme celui sur la flexibilité).

 

Ou bien faut-il simplement comprendre que vouloir « l’Europe sociale » signifie qu’on espère banalement une Europe plus sociale ? Ce qui, au regard des reculs actuels, ne mange guère de pain.

 

Une dernière interprétation de l’Europe sociale intègre les luttes des salariés dans les différents pays, et insiste sur leur nécessaire convergence. Cette Europe des luttes est, certes, hautement souhaitable, elle est même indispensable. Mais quel rapport a-t-elle avec le processus d’intégration politique centré à Bruxelles ? Et surtout, cette solidarité dans l’action, pourquoi diable se limiterait-elle au cadre européen ?

 

Une des professions – pas la seule – où une solidarité au-delà des frontières nationales est historiquement ancrée est celle des travailleurs des ports et docks. Mais, pour des raisons géographiquement évidentes, cette solidarité s’est d’emblée déployée, et ne peut se développer, que sur des bases internationales, sans se limiter à un continent. Les dockers français ont plus l’expérience des luttes solidaires avec leurs collègues américains… qu’avec les Hongrois !

 

Enfin, il est vrai qu’en effet, l’existence des institutions de l’UE (et de l’euro) peut parfaitement justifier que les salariés des différents pays et leurs organisations réfléchissent et agissent ensemble contre leurs adversaires communs. Mais on est là très loin de quelque « Europe sociale » que ce soit, un concept qui reste décidément plus incantatoire que substantiel.

 

 

« Réorienter » l’Europe ?

 

Pour autant, cela ne tranche pas la question : peut-on « réorienter l’Europe », lui « faire changer de cap » ?

 

A la question ainsi formulée, on est en effet tenté de répondre : pourquoi pas ? Sauf que ladite question n’est peut-être pas tout à fait innocente. Car l’image implicitement suggérée est celle d’un navire susceptible de prendre telle ou telle direction selon les choix et consignes données à l’équipage. Seulement voilà : le navire, c’est-à-dire sa structure, son architecture, ses plans initiaux, sa conception même dans l’esprit de ses initiateurs d’origine – tout cela n’est probablement pas neutre.

 

Ainsi, il n’est pas besoin d’être un grand architecte pour comprendre qu’on ne conçoit pas les plans d’une prison de la même manière que ceux d’une école. De même, les structures de la mafia ne sont pas analogues à celles de la Croix-Rouge. Autrement dit, il n’est pas très raisonnable de vouloir faire fonctionner une organisation pour des objectifs fondamentalement différents de ceux pour lesquels elle a été conçue.

 

Certes, les comparaisons ne valent pas démonstration. Elles ont en revanche le mérite de faire réfléchir à une question rarement posée par ceux qui prônent la « réorientation » de l’Union européenne. En gardant à l’esprit que celle-ci fut, dès son origine, conçue contre les peuples, en faveur des grands groupes industriels et financiers, et dans un contexte d’affrontement contre le socialisme existant à l’Est du « rideau de fer ».

 

Enfin, le débat sur la réorientation limite de fait la réflexion sur le « comment » concevoir une « autre Europe », et évite ainsi de s’interroger sur le « pourquoi l’Europe », autrement dit sur l’intérêt effectif – et pour qui – du principe même de la « construction européenne ». Hélas, l’idéologie dominante a tellement progressé dans ce domaine qu’à cette dernière question, d’aucuns répondent parfois par un haussement d’épaules, tant il leur paraît évident qu’on ne peut « se passer de l’Europe ».

 

Sauf que les questions qu’on refuse ou qu’on oublie de se poser sont souvent les plus nécessaires.

 

Tout juste a-t-on droit parfois à de fausses évidences, façon café du commerce, censées valoir démonstration sans appel. Ainsi, nous dit-on, « il faut faire l’Europe, parce qu’ensemble, on est plus fort ». Mais plus fort… contre qui ?

 

Admettre ou répercuter cette assertion apparemment incontestable, n’est-ce pas déjà avoir accepté que le monde ne peut connaitre d’autre avenir que la « compétition » économique (et les cas échéant militaire) – autrement dit que la mondialisation est un phénomène naturel et inéluctable qu’on ne pourrait, au mieux, que « réguler » ?

 

N’est-ce pas finalement évacuer un peu vite la possibilité d’un ordre international fondé sur la coopération, en l’occurrence entre pays libres et souverains, et ce, sans se limiter à l’horizon étroit d’un seul continent ?

 

Leçons de l’expérience

 

Du coup, la « réorientation de l’Europe » pourrait bien être un leurre, car ce n’est pas seulement le cap (le contenu des politiques) mais aussi la conception et la raison d’être de l’intégration qui sont en cause.

 

Tout cela paraît bien abstrait ? Alors on peut adopter un autre mode de raisonnement, celui qui part de l’expérience. Car la volonté de « réorienter l’Europe » n’est pas nouvelle. Elle a connu plusieurs moments historiques où les forces politiques alors majoritaires ont proclamé haut et fort leurs intentions en ce sens.

 

Ce fut par exemple le cas en 1997-1998. On parlait alors d’« Europe rose » : douze des quinze gouvernements étaient dominés par les socialistes et sociaux-démocrates (notamment au Royaume-Uni, en France, puis en Allemagne). Réunis à Malmö (Suède), les dirigeants du Parti socialiste européen avaient multiplié les proclamations solennelles sur le thème : si nous ne changeons pas l’Europe maintenant, on ne nous le pardonnera pas.

 

Et puis ?

 

Bien sûr, on peut objecter que les dirigeants socialistes ne savent que trahir, et que leurs intentions n’ont rien à voir avec une véritable réorientation en faveur du monde du travail. Il y aurait donc « réorientation » et « réorientation ». Ca se complique.

 

De plus, expliquer la continuité qui marque l’intégration européenne par le consensus existant entre les deux grandes familles politiques dominantes en Europe (Parti socialiste européen, et Parti populaire européen, auquel appartient l’UMP) n’est pas faux ; mais c’est probablement très partiel.

 

 

« Acquis communautaire »

 

Car il faut aussi s’intéresser au mode de fonctionnement européen – et ce, dès le traité fondateur. Il tourne notamment autour de ce que la langue eurocratique appelle « l’acquis communautaire ». Ce mécanisme implique que toute « avancée européenne » (c’est-à-dire en fait tout recul social ou démocratique) est irréversible, sauf à imaginer une impensable majorité qualifiée au sein des gouvernements des Vingt-sept pour défaire les décisions antérieurement prises.

 

Cela n’a jamais eu lieu, et ne pourra jamais avoir lieu, tant du fait des principes affirmés dans les traités (la concurrence libre et non faussée, la libre circulation…), que des mécaniques et procédures internes. En outre, imaginer qu’une majorité de gouvernements au sein de l’UE puisse un jour s’accorder pour promouvoir ou accepter des transformations progressistes touchant aux fondements de la domination du capital revient, pour le moins, à se bercer d’illusion. Rappelons que Pierre Moscovici a récemment affirmé que l’actuel gouvernement, dont il est ministre des finances, est « le plus à gauche » parmi les Vingt-sept. C’est dire…

 

En outre, c’est précisément l’objet dudit « acquis communautaire » : à supposer qu’un pays – la France ou un autre – porte à sa tête une majorité réellement décidée à rompre avec les politiques antérieures, il se verrait immédiatement signifier que ce qui a été décidé ne peut être remis en cause unilatéralement.

 

Exemple : lorsque Nicolas Sarkozy déclara vouloir envisager d’exiger la relocalisation en France de certaines usines de l’industrie automobile (ayant bénéficié d’aides publiques), la Commission européenne n’a pas mis vingt-quatre heures pour rappeler qu’un tel projet serait contraire aux règles communautaires. On peut douter que l’ancien président, qui ne passe pas pour un révolutionnaire échevelé, ait sincèrement imaginé mettre à exécution ce projet. Mais le simple fait de l’avoir évoqué a suffi pour déclencher un sévère rappel à l’ordre de Bruxelles.

 

De fait, l’« effet cliquet » de l’acquis communautaire structure toute la mécanique européenne, et dessaisit donc les peuples de la liberté de décider de leur avenir.

 

D’aucuns objecteront qu’un tel constat est défaitiste ; et qu’il fait l’impasse sur les luttes qui pourraient se développer.

 

Les luttes sociales, les mouvements revendicatifs sont évidemment indispensables et décisifs pour modifier les rapports de force entre le capital et le travail, et pour imposer des revendications tout comme des transformations majeures dans chaque pays. Elles doivent converger à l’échelle européenne – et internationale, on l’a vu – afin de gagner en efficacité contre des attaques communes dont les travailleurs des différents pays font l’objet.

 

Les luttes peuvent mettre en échec les prétentions de l’UE à imposer les politiques libérales et régressives. Mais elles ne peuvent pas changer la nature de cette dernière, puisque sa raison d’être est précisément de promouvoir de telles politiques.

 

 

Boule de neige

 

Une autre objection concerne le caractère obligatoire des mesures et décisions européennes : après tout, un gouvernement qui serait réellement progressiste ne serait pas obligé d’obéir aux oukases de Bruxelles, entend-on ici ou là.

 

En réalité, juridiquement, il le serait : les traités et le droit dérivé (ainsi que la trop ignorée jurisprudence de la Cour européenne de justice) ne sont pas facultatifs : ils s’imposent aux pays-membres.

 

En revanche, politiquement, cette désobéissance serait évidemment une option. Mais alors, pourquoi refuser la réalité : un club, dont on combat les principes, et dont on refuse d’appliquer les règles, pourquoi diable faut-il y rester ? Mieux : un pays qui affirme et maintient de manière déterminée cette désobéissance, et refuse les sanctions dont il serait inévitablement l’objet, sort de fait du club, quelle que soit la forme juridique de cette sortie.

 

Mais dira-t-on, il vaut toujours mieux rester à l’intérieur d’une structure pour influer sur celle-ci de l’intérieur. Hélas ! L’argument – « mieux vaut être sur le terrain que dans les tribunes » – est archi-usé, et douteux : les joueurs n’ont en réalité jamais eu leur mot à dire sur les règles du jeu. On peut, à cet égard, comparer la Grèce – où l’austérité a pu être imposée par le carcan de l’UE – et l’Islande, non membre de l’Union, dont les citoyens ont pu, par deux référendums successifs, refuser de payer les immenses dettes de leurs banques. Bref, on ne connaît pas le moindre début d’exemple qui illustrerait la pertinence de l’affirmation.

 

En réalité, c’est plutôt le contraire : si un pays décidait de s’affranchir unilatéralement des règles européennes, on peut penser qu’il déclencherait une formidable espérance du côté des autres peuples : la force de l’exemple est susceptible de lever le sentiment de fatalité, et de provoquer un effet « boule de neige ».

 

Est-ce que cela ne serait pas de nature à permettre qu’émerge une autre logique ? Une fois libérés d’un carcan imposé, les peuples pourraient dessiner une perspective construite, non sur la « compétition » (et son inévitable « compétitivité »), mais sur la coopération, avec comme piliers la souveraineté, l’égalité, et l’intérêt mutuel. Telle pourrait, en tout cas, être une piste d’alternative au carcan européen.

 

Quoi qu’on pense en tout cas, le débat sur l’Europe mérite d’être mené, sans tabou ni interdit. Il est naturel que les opinions et analyses soient diverses. Il n’est cependant jamais inutile de prêter l’oreille à ce que confient des adversaires conséquents du monde du travail. Parmi d’innombrables citations, on en retiendra ici trois, respectivement du directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui fut également commissaire européen ; de l’ancien président du Medef, devenu ensuite président de Business Europe ; et d’un des ses anciens adjoints.

 

Pour le premier, Pascal Lamy, « les chefs d'entreprise français sont européens parce qu'ils ont compris, à raison, que la remise en ordre et la ̏marché-isation˝ de l'économie française, si j'ose dire, se sont faites par l'Europe, grâce à l'Europe et à cause de l'Europe ». Ce que résume à sa manière le deuxième, Ernest-Antoine Seillière : « la contrainte européenne joue à plein pour orienter notre pays dans le sens d'une certaine forme de réforme ». Quant au dernier, Denis Kessler – celui-là même qui rêvait de revenir sur tous les acquis de la Libération – il a, comme on dit, tout compris : « l'Europe est une machine à réformer la France malgré elle ».

 

Et le dernier mot pourrait être laissé à Nicolas Sarkozy. Alors qu’il était encore à l’Elysée, il s’adressait en ces termes aux cadres de l’UMP : « imaginons un peu ce qu'il serait advenu de la France et de son débat politique lorsque nous avions des ministres communistes et des dirigeants socialistes au gouvernement de la France. Heureusement qu'il y avait l'Europe pour empêcher ceux-ci d'aller jusqu'au bout de leur idéologie et de leur logique. C'est aussi cela l'Europe ! ».

C’est d’abord cela, l’Europe.

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Publié par Frédéric Maurin à 23:53pm
Avec les catégories : #Union européenne , #cgt , #chômage , #austérité

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