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RUPTURE TRANQUILLE

RUPTURE TRANQUILLE

Bloc-note de rupture avec l'Union pour Minorité de Privilégiés (UMP), désormais macronisée

24 Juin 2010

Le dialogue social vu d'en bas.

Le gouvernement et les directions d'entreprise s'en gargarisent. Ils écoutent, recoivent, tiennent compte, respectent, dialoguent, cherchent du consensus...avec les "partenaires" sociaux .

Nul doute qu'ils vont continuer après cette belle Grève le 24 juin 2010

 

Bon. Si on descendait voir plutôt comment cela se passe sur le terrain ?  

 

(puisque vous êtes là, avant de commencer, allez donc signer une pétition contre la répression antisyndicale à La Poste : http://soutienpostiers92.rezisti.org/  : ils sont pas en shorts, ils jouent pas, mais ils risquent gros, eux... )
 

 

Sources :

Presse libre (voir le détail en fin d'articles):

http://www.fakirpresse.info/

http://cequilfautdetruire.org/

http://humanite.fr/

http://www.leplanb.org/

 

 

Je change juste le titre, cela sera :  

Avec Carrefour, je positive !

 

(rude journée de grève...excusez le manque d'inspiration)


Astride travaille au Carrefour d'Amiens. Dans son HLM, son repassage terminé, elle étale ses fiches de paie sur la table : « Net, 837 euros et 63 centimes.
– Pour un plein-temps ?
– Non, un 30 heures. C'était imposé d'office quand ils m'ont embauchée : pas 35 heures, 30 heures.
– Mais vous touchez une prime d'ancienneté ?
– Non, y a pas ça chez Carrefour. Le bonus après huit ans là-bas, c'est qu'on nous accorde un jour de congé supplémentaire. Pour Noël, à la place d'un colis, ils nous ont remis une boîte de chocolats à 2,50 €.
– C'était votre treizième mois ?
– Oui. (Elle rit.) Ils abusaient, alors on s'est mis en grève, et la direction nous a octroyé un bon d'achat de 15 euros. Mais, sur la fiche de paie, ils ont déduit notre journée... »
Une fois son loyer payé, il lui reste 485 euros pour vivre avec son fils, Frédéric, son chien, Angie, son chat, Pepsi, et entretenir sa petite auto pour se rendre au boulot.


Prodige du capitalisme : cent, deux cents, cinq cents travailleurs pauvres sont rassemblés dans ces hypermarchés ; des millions d'euros coulent entre les doigts des « hôtesses de caisse », à qui l'on ne verse parfois même pas le Smic. Et pourtant, personne ou presque ne se révolte. Le « groupe » affiche « 1,6 milliard de bénéfice net » ; il lâche 38 millions d'indemnités à Daniel Bernard, son ancien pédégé, mais ne laisse à ses employés (on dit « collaborateurs », ou « équipiers », ou « associés ») que « 837 euros et 63 centimes » : aucune insurrection à l'horizon. Où donc loge le ressort quotidien de cette acceptation ?

Il y a la répression, bien sûr, avec ses caméras de surveillance, ses espions d'hypermarchés qui traquent et dénoncent les infractions microscopiques au règlement – et qui, au besoin, en inventent (1). Mais la terreur organisée par une milice de supérette ne représente que le sommet de l'iceberg. La résignation emprunte des canaux plus ordinaires.
Un détail, d'abord : au Carrefour d'Écully, dans la banlieue lyonnaise, vers midi, entre deux distributeurs – café et M&M's –, trois dames en blouse grignotaient leur sandwich sous cellophane à des tables séparées. Juste trois, à midi ? « Eh oui, avec leurs horaires élastiques, explique le délégué CGT, Mohamed Guendouze, elles arrivent à 8 h 30, à 9 heures, à 9 h 30, alors les caissières ne se connaissent même pas entre elles. »
Agnès confirme : « Les horaires, avant, c'était une équipe du matin et une autre de l'après-midi ; on avait les mêmes plages de travail, sept-huit heures d'affilée, on déjeunait ensemble. Maintenant, tout est chamboulé... » Maintenant, « l'équipe » est cassée. N'existe plus qu'un « temps de travail individualisé », segmenté. Un atout pour la « paix sociale » : les salariés ne se rencontrent plus, ne parlent même plus entre eux. Avantage subsidiaire, ces « horaires libres » – libres pour le patron – ont engendré des tensions en installant une concurrence entre les employées.
Astride : – Pourquoi c'est toujours la même qui va travailler le samedi matin ? Pourquoi j'ai deux ou trois heures de coupure ?
Agnès : – Ou comme moi : le chef m'a mise du matin et je termine à 19 heures. C'est une bataille permanente pour poser nos pions. On se querelle avec les animatrices de caisses parce qu'elles s'avantagent ; elles ont leurs têtes, leurs chouchous...
Astride : – Tout est fait pour semer la zizanie.
Et ça marche. L'emploi du temps hebdomadaire est devenu un enjeu de lutte. Un enjeu vital pour des mères de famille ou pour des célibataires avec enfants. Dès lors « l'ambiance », cette chose immatérielle, flottante comme l'air du temps et pourtant décisive, s'en trouve modifiée, « pourrie », « hypocrite » : « C'est devenu un nid de jalousies. »
Il a fallu des décisions politiques, des accords de branche et des syndicats conciliants pour que ce « libre choix » s'impose, à partir de 1984. Aucun scandale ici, pas de James Bond ni de filature. L'« individualisation » s'avère un outil de contrôle d'autant plus efficace qu'il est moins visible.
Cependant la fragmentation du collectif en particules concurrentes ne découle pas que des horaires...
Paul a servi deux années dans la grande distribution. Il a failli y « faire carrière ». D'entrée, un souvenir lui revient pour expliquer « l'absence de mobilisation » : « Déjà, le matin, ça commençait par une embrouille : on était quinze et le magasin ne possédait que douze tire-palettes. Donc c'était la course entre nous, on se regardait de travers, puis les trois malchanceux montaient voir le chef... »
Deux jours plus tard, il nous adresse ce courriel : « J'y ai repensé et je crois que, dans les rayons, c'est un travail très individualisant : chacun a son rayon (les chefs insistaient bien sur cette possession, sur cette responsabilité) et se démerde avec. Quand tu ramassais une palette, pas question d'aller filer un coup de main au voisin : tu avais ton taf, point ; tu le laissais se démerder avec le sien. Je me rappelle particulièrement de mon collègue du rayon d'en face, qui ne s'en sortait pas avec ses sauces et condiments (normal, dès que ça chute, ça casse) : on pensait plus à se foutre de lui, généralement, qu'à l'aider. » La solidarité minimale est, sinon interdite, du moins déconseillée.
Suite du message : « Le management aussi était vachement individualisant : on était toujours pris à part pour ce qui est de la mesure de nos performances ou de nos non-performances individuelles. C'était décrit comme ça par les chefs, et ressenti par moi aussi je crois, comme par des collègues. Comme ce jeune mec qui montait en grade et passait assistant chef de rayon : il chronométrait lui-même le temps qu'il mettait à vider ses palettes comme une performance à la fois sportive, physique, et organisationnelle. »
Difficile de recenser les trésors d'ingéniosité développés par le management (2) : les « challenges carte fidélité », « l'hôtesse du mois » avec sa photo, le comportement transformé en statistiques (pourcentage de Sbam +, « Sourires, Bonjour, Au revoir, Merci, plus “bonnes fêtes” »), « la MC attitude Carrefour » (du nom de son « défi » : « Mieux consommer »), des dizaines d'indicateurs chiffrés (« nombre d'articles saisis à la minute, le chiffre d'affaires à l'heure, les écarts de caisse ») dont dépend la « RI » (« rémunération individuelle »), les réunions mensuelles où « un chef de caisse nous présente le CA [chiffre d'affaires], les nouvelles du groupe, la politique du magasin. On doit recopier le CA sur notre fiche d'évaluation, consciencieusement, tu notes, l'air très intéressé », plus la propagande interne, la revue Positif ! , diffusée à foison.
Astride : – 2006 sera « l'année de la caissière », ils nous en ont informés. Ils nous ont remis une jolie pochette cartonnée, avec la petite fée Effi dessus. Il faut absolument qu'on fidélise le client, voilà l'objectif, il faut qu'on gagne des parts de marché.
Agnès : – On a même suivi une formation Effi-caisse... comme si en trente ans de boutique je ne savais pas comment remplir un chèque !

Se recrute enfin tout un personnel impersonnel, de « managers stagiaires » et de « managers métiers » pour relayer les consignes : « Ceux-là, c'est des jeunes, ils viennent du siège, ils tournent. Ils ne nous parlent même pas, ils sont calés derrière des écrans d'ordinateur et remplacent les anciens chefs de rayon, avec qui on causait, on s'entendait bien. »
Une « hôtesse de sécurité » discute avec un cégétiste ? Licenciée. Un cariste termine une bouteille de Yop entamée et bonne pour la benne ? Licencié. Un vigile sort avec une caissière ? Licencié. Qu'importent les motifs pourvu que règnent la peur qui sépare, la méfiance qui divise.

Pourquoi tous ces assauts de « management » ? Parce que les dindons en chef des grandes surfaces, les Halley, les Defforey, les Fournier, les Mulliez et leurs sbires, tremblent. Ils savent qu'ils tirent sur la corde et qu'un beau jour – un très beau jour – on risque de les pendre au bout. Cette crainte, un document daté de juillet 1999 en témoigne. Il émane de la direction de Carrefour. On s'y réjouit d'abord d'une nouvelle « baisse du coût de l'heure travaillée » (en supprimant la prime d'ancienneté de 3 % tous les trois ans, la prime de transport d'un montant de 23 francs (3,50 e), la prime de présence avec un solde de congés, ces « privilèges qui chloroforment l'esprit d'entreprise d'un salariat surprotégé », nous dirait la journaliste Brigitte Jeanperrin). Du bonheur pour les actionnaires. Sauf que la note se conclut par ce mot d'ordre : « Nous isolerons la CGT, toujours menaçante. »
« Toujours menaçante », la CGT ? Elle qui n'est pas implantée, loin de là, dans tous les établissements du groupe ? Elle qui ne compte, bien souvent, qu'une poignée de militants ? « Menaçante », oui, car les grands directeurs redoutent de siéger sur le couvercle d'une cocotte-minute oubliée sur le feu.


LE SYNDICALISME EST UN SPORT DE COMBAT

« Quand un jeune entre dans l'entreprise, on le prévient : “Lui, c'est Guendouze, CGT, faut pas lui parler.” » Entré au Carrefour d'Écully en 1978, Mohamed demeure au plus bas échelon, le « MB », dans les fruits et légumes : « Un directeur m'a proposé d'évoluer, mais il fallait quitter la CGT... » Même discrimination, classique, pour Michel Frénéat : trente et un ans de boutique, et toujours pas chef du rayon boucherie, ni même adjoint. Pas la moindre promotion.
Dans leur local syndical, situé juste à côté de la sécurité, des agents « sont venus vers 22 heures, 22 h 30 soi-disant pour “mettre deux vis”. Je leur ai proposé de venir la journée, ils ont refusé, ils m'ont dit “Non, non, on ne le fait que le soir”. Une ou deux fois, quand j'appelais l'inspecteur du travail, le lendemain comme par hasard le directeur était au courant. Et quand un salarié entre ici, je ne sais pas comment mais aussitôt ils le voient, ils le convoquent dans leur bureau : “Pourquoi tu es allé là-bas ? Il ne faut pas...” À mon avis, ils ont posé des caméras et des micros. » Ce que confirment deux anciens « espions » employés par la direction pour surveiller les éléments indisciplinés.
Toutefois, Guendouze et Michel font figure de chanceux comparés à Thierry Laniel. Lorsque ce dernier a créé, en 1995 une section CGT au Carrefour de Givors, le management l'a « isolé » avec un poste d'après-midi parmi les croquettes pour chiens. Une mise en quarantaine, de peur qu'il ne contamine le personnel. Courant 1999, son père agonisait d'« un cancer de l'amiante ». « Ils savaient très bien que j'étais psychologiquement atteint. » C'est le moment que choisit la direction de son hypermarché pour l'accuser d'un « vol de tickets-restaurant », avec convocation au commissariat et perquisition à la clé. Le procureur classera l'affaire, « mais ça m'a traumatisé, je me suis mis en maladie. »
Le recours à la police, à la justice, aux accusations fantaisistes, c'est presque une habitude pour se débarrasser d'un délégué gênant. Au Merlan, dans les quartiers Nord de Marseille, Mohammed Bedouche en a fait les frais. Avant de s'employer à le faire licencier, la direction a averti : « Tu es un rassembleur dangereux.
On connaît ta situation financière. Tu es en apnée pendant les quinze derniers jours du mois.(3) » C'est que là-bas comme à Givors, comme à Écully, la CGT triomphe aux élections, obtient la majorité parmi les ouvriers et employés. Un signe « menaçant »...


MÉDECINS-MOUCHARDS... 

Deux mois d'arrêt pour Astride : « dépression » confirmée par la médecine du travail. À Carrefour, l'absentéisme lié aux maladies est passé, en trois ans, de 7,6 à 9,6 %. « Dans les hypermarchés, note une enquête réalisée dans le Rhône, 30 % des hommes et 42 % des femmes ont eu un ou plusieurs arrêts de maladie dans les douze mois précédents(4). »
Entre les demandes de la clientèle et les exigences du management, les caissières sont coincées. Toujours plus pressées, réduites à des statistiques, sans temps creux ni temps morts. Faute de lutte collective pour desserrer l'étau, la fuite l'emporte.« On a énormément de roulement, constate Mohamed Guendouze. En trois ans, rien qu'à Écully, on a enregistré près de 1 200 départs. » Mais, pour beaucoup, la peur du chômage interdit cette mobilité : « Il y a trente ans, j'aurais quitté la boîte, explique Astride. Je choisissais la ville où je désirais vivre,et en une semaine j'obtenais un emploi et aussi un logement. Maintenant, arrivée à un certain âge, on se dit que trouver ailleurs c'est pas évident. Là où on est, malgré tout, c'est sécurisant. » Les arrêts de maladie servent de soupape. Le management a poussé les caissières à bout, certes, mais il n'abandonne pas encore la partie : à Lyon, un cadre a été filmé et pisté pendant son arrêt. Ailleurs, la direction enrôle ses propres contrôleurs : « Ils viennent frapper à votre porte ! témoigne Agnès. À 3 heures, dans mon village, il descend de sa voiture avec un pardessus. Une cloche est attachée à mon entrée. “Bonjour, voilà, je suis médecin et je suis envoyé par Carrefour pour vérifier que...” » Le 4 avril, les syndicats CGC, FO et CFDT ont signé une nouvelle convention collective des médecins-conseils (contrôleurs). Si le ministre de la Santé l'agrée, leur salaire sera désormais complété par une rémunération « au mérite ». En fonction de leur zèle à traquer les caissières épuisées, ils toucheront entre 1 900 et 4 800 euros supplémentaires par an.

LE MANAGEMENT À LA CRAVACHE

Sur France Info, la célébration des patrons se niche jusque dans la chronique « Équitation ». Le 22 avril, le journaliste Jean-Pierre Laborde dresse le portrait de l'un de ses héros : « En semaine, il dirige une entreprise, 4 000 personnes, Spir, qui édite des gratuits et le quotidien 20 Minutes. Le week-end, il court la Coupe du monde de saut d'obstacles. La semaine prochaine, Philippe Léoni participera pour la deuxième année consécutive à la finale de la Coupe du monde avec sa jument Cyrenaïka. En cinq ans, il a doublé le chiffre d'affaires de son entreprise et accédé deux fois à la finale mondiale. Homme de cheval et patron d'entreprise, les deux vies de Philippe Léoni se nourrissent mutuellement. » En effet, Philippe Léoni a tiré de son expérience chevaline de précieux enseignements sur l'art et la manière de dompter ses salariés : « Le monde de la compétition m'aide dans ma vie d'entrepreneur, et inversement. L'équitation, c'est une grande école d'humilité et de respect, d'écoute vis-à-vis de son cheval pour parvenir à obtenir des choses d'un animal qui fait entre 500 et 600 kilos. Il y a une approche psychologique très importante. Je crois que ce n'est pas étranger aussi à la manière de se comporter avec les gens. » En cas de ralentissement, un coup de cravache, et ça repart. 


 

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 Notes :
(1) Lire « J'ai provoqué 150 licenciements », L'Humanité, 20.1.06.
(2) Lire Fakir n° 22, déc. 2004-fév. 2005.
(3) Lire CQFD n° 23, mai 2005.
(4) Documents pour le médecin du travail, n° 89, 1er trimestre 2002

Le Plan B n°2 (mai - juin 2006)

http://www.leplanb.org/ 

Publié par Frédéric Maurin à 20:40pm
Avec les catégories : #rupture tranquille

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