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RUPTURE TRANQUILLE

RUPTURE TRANQUILLE

Bloc-note de rupture avec l'Union pour Minorité de Privilégiés (UMP), désormais macronisée

27 Janvier 2013

Lincoln

http://2muchponey.com/wp-content/uploads/2012/12/daniel-day-lewis-lincoln-spielberg.jpg

Cinéma encore, une catégorie au-dessus en audience, qui ne doit pas faire oublier les étages du dessous :

Hollande,DSK,etc...du docu d'utilité publique

Le Grand Retournement

   Signalé par Avanti   le film « Lincoln » met en scène la façon dont la Guerre civile américaine s’est radicalisée à partir du mois de janvier 1865 lorsque l’administration Lincoln s’est alliée aux républicains radicaux pour mettre fin à l’esclavage. En même temps, ce récit hollywoodien ignore complètement les dimensions économiques et de classe de ce moment et ne parle pas des échanges entre la Première Internationale de Marx et l’administration Lincoln qui ont eu lieu pendant ces mêmes semaines qui sont le sujet du film.

 Une lettre de l'Internationale à Lincoln sous la plume de Karl Marx, tirée de l'indispensable Archive Internet des marxistes - Marxists Internet Archive

À Abraham Lincoln, président des États-Unis d'Amérique

Association Internationale des Travailleurs

Der Social-Demokrat, 30 décembre 1864.

Monsieur,

Nous complimentons le peuple américain à l'occasion de votre réélection, à une forte majorité  [1] .

Si la résistance au pouvoir des esclavagistes a été le mot d'ordre modéré de votre première élection, le cri de guerre triomphal de votre réélection est : mort à l'esclavage !

Depuis le début de la lutte titanesque que mène l'Amérique, les ouvriers d'Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée. La lutte pour les territoires qui inaugura la terrible épopée, ne devait-elle pas décider si la terre vierge de zones immenses devait être fécondée par le travail de l'émigrant, ou souillée par le fouet du gardien d'esclaves ?

Lorsque l'oligarchie des trois cent mille esclavagistes osa, pour la première fois dans les annales du monde, inscrire le mot esclavage sur le drapeau de la rébellion armée; lorsque à l'endroit même où, un siècle plus tôt, l'idée d'une grande république démocratique naquit en même temps que la première déclaration des droits de l'homme  [2] qui ensemble donnèrent la première impulsion à la révolution européenne du XVIII° siècle - lorsque à cet endroit la contre-révolution se glorifia, avec une violence systématique, de renverser « les idées dominantes de l'époque de formation de la vieille Constitution » et présenta « l'esclavage comme une institution bénéfique, voire comme la seule solution au grand problème des rapports, entre travail et capital », en proclamant cyniquement que le droit de propriété sur l'homme représentait la pierre angulaire de l'édifice nouveau  [3] - alors les classes ouvrières d'Europe comprirent aussitôt, et avant même que l'adhésion fanatique des classes supérieures à la cause des confédérés ne les en eût prévenues, que la rébellion des esclavagistes sonnait le tocsin pour une croisade générale de la propriété contre le travail et que, pour les hommes du travail, le combat de géant livré outre-Atlantique ne mettait pas seulement en jeu leurs espérances en l'avenir, mais encore leurs conquêtes passées. C'est pourquoi, ils supportèrent toujours avec patience les souffrances que leur imposa la crise du coton  [4] et s'opposèrent avec vigueur à l'intervention en faveur de l'esclavagisme que préparaient les classes supérieures et « cultivées », et un peu partout en Europe contribuèrent de leur sang à la bonne cause.

Tant que les travailleurs, le véritable pouvoir politique du Nord permirent à l'esclavage de souiller leur propre République; tant qu'ils se glorifièrent de jouir - par rapport aux Noirs qui, avaient un maître et étaient vendus sans être consultés - du privilège d'être libres de se vendre eux-mêmes et de choisir leur patron, ils furent incapables de combattre pour la véritable émancipation du travail ou d'appuyer la lutte émancipatrice de leurs frères européens [5].

Les ouvriers d'Europe sont persuadés que si la guerre d'Indépendance américaine a inauguré l'époque nouvelle de l'essor des classes bourgeoises, la guerre antie-sclavagiste américaine a inauguré l'époque nouvelle de l'essor des classes ouvrières. Elles considèrent comme l'annonce de l'ère nouvelle que le sort ait désigné Abraham Lincoln, l'énergique et courageux fils de la classe travailleuse, pour conduire son pays dans la lutte sans égale pour l'affranchissement d'une race enchaînée et pour la reconstruction d'un monde social.

Signé au nom de l'Association internationale des travailleurs par le Conseil central [6].

Notes

[1] À propos de la rédaction de cette adresse, cf. Marx à Engels, le 2 décembre 1862. Il serait évidemment abusif d'étendre cet éloge de Marx à tous les présidents des États-Unis. Marx vise en effet, à féliciter Lincoln pour son action anti-esclavagiste, qui permit de passer de la première phase de la guerre civile (plan constitutionnel de la sauvegarde de l'Union) au plan révolutionnaire pour l'abolition de l'esclavage des Noirs. (N. d. E.)

[2] Le 4 juillet 1776, les délégués des treize colonies anglaises d'Amérique du Nord proclamèrent l'indépendance, au Congrès de Philadelphie. Ils créèrent une république indépendante, après avoir fait sécession de l'Angleterre. Même si la proclamation des droits de l'homme et du citoyen correspond à un grand pas en avant de l'histoire - par rapport au régime antérieur à la révolution bourgeoise - elle n'est pas une conquête définitive, ni même une libération véritable. On le voit au simple fait que cette proclamation laissait subsister l'esclavage d'une, fraction considérable de la population. Marx en a fait la critique dans la Question juive, dès 1844, du point de vue de l'émancipation totale de la révolution socialiste. Cf. à propos de la question noire: « Le foyer du racisme moderne : c'est le capital (aux USA : le Nord, et non le Sud) », in Fil du Temps, N° 1, pp. 77-79.

[3] Cf. discours de Bright, le 19.12.1862, à Birmingham.

[4] En Angleterre, aucune classe ne souffrit davantage des conséquences de la crise cotonnière que le prolétariat: Cf. par exemple les articles de Marx: « La misère ouvrière en Angleterre » et « La misère des ouvriers du coton », in: Die Presse, 27 septembre et 4 octobre 1862.
Pour les ouvriers anglais, et tout spécialement ceux qui travaillaient dans l'industrie textile, la pénurie du textile signifiait le chômage, ou, dans le meilleur des cas, le chômage partiel. En 1862, les trois cinquièmes de l'industrie textile furent arrêtés en Angleterre, et soixante-quinze pour cent des ouvriers du textile furent touchés par le chômage qui dura -plus de deux ans. Par exemple, à Stockport, six mille salariés étaient sans travail, six raille autres employés partiellement, et cinq mille travaillaient à plein temps. En novembre 1862, 35,9 % de la population de Glossopp étaient assistés ou vivaient de la charité publique.

[5] Dans la Misère de la Philosophie, Marx s'en prend à Proudhon qui, dans toute catégorie économique, s'efforce de séparer le bon côté du mauvais, afin de ne retenir que le bon. Or, dit Marx, « ce qui constitue le mouvement dialectique, c'est précisément la coexistence de deux côtés contradictoires, leur lutte et leur fusion en une catégorie nouvelle: rien qu'à poser le problème d'éliminer le mauvais côté, on coupe court au mouvement dialectique ». C'est ainsi que, dès 1847, Marx montre que la lutte féconde entre l'esclavage et le travail libre donne naissance à une catégorie nouvelle: le travail salarié (libre et forcé), qui permet l'industrialisation à une échelle immense et la lutte pour le socialisme, Cf. Misère de la Philosophie, chap. II, §2, 4° observation.

[6] Suit la liste des signataires, responsables de l'A.I.T. (N. d. T.)

[7] À propos de la réaction de Marx à la réponse de Lincoln, cf. Marx à Engels, des 6 et 10 février 1865, I.c., vol. VIII, pp. 144, 152. Marx est visiblement satisfait que Lincoln ait été sensible à l'appui donné aux forces révolutionnaires américaines par les classes ouvrières anglaises et Marx et Engels. On sait que Lassalle, grand agitateur politique, ne s'intéressa en rien à la guerre civile américaine (et Marx le note dans sa lettre du 10 février 1865). Il est caractéristique de la méthode marxiste que l'intérêt va, non pas au succès populaire immédiat, mais aux événements fondamentaux et révolutionnaires qui influencent l'évolution sociale générale, en essayant d'y intervenir pratiquement avec les forces disponibles à chaque fois. (N. d. T.)



Réponse de l'ambassadeur américain à l'adresse de l'A.I.T.

Times, 6 février 1865  [7]

Au Directeur du Times

Monsieur,

Il y a quelques semaines, le Conseil central de l’Association nommée ci-dessus a envoyé à M. Lincoln une adresse de félicitation. Cette adresse fut transmise par le canal de la légation des États-Unis, et vous trouverez ci-dessous la réponse qui lui parvînt. Vous m'obligerez en la publiant.

Avec mes respects,

W.R. Cremer.

Légation des États-Unis, Londres, le 31 janvier.


Monsieur,

On me demande de vous informer que le président des États-Unis a bien reçu l'adresse du Conseil central de votre association, transmise par notre légation. Dans la mesure où les sentiments - qui y sont exprimés ont un caractère personnel, il les accepte, en souhaitant sincèrement et de tout cœur pouvoir se montrer digne de la confiance que ses concitoyens et tant d'amis de l'humanité et du progrès de par le monde entier lui ont récemment accordée. Le gouvernement des États-Unis se rend parfaitement compte que sa politique n'est pas, ou ne pourrait pas être, réactionnaire, mais en même temps il s'en tient à la ligne qu'il a adoptée au début, c'est-à-dire qu'il s'abstient partout d'une politique expansionniste et d'interventions illégales. Il s'efforce de rendre une égale et exacte justice à tous les États et à tous les hommes, et compte sur les résultats bénéfiques de cet effort pour être soutenu à l'intérieur et jouir du respect et de la bonne volonté du monde. Les nations n'existent pas pour elles-mêmes, mais pour promouvoir le bien-être et le bonheur de l'humanité, en entretenant des relations exemplaires de bonne volonté. C'est dans ce cadre que les États-Unis considèrent que, dans le conflit actuel contre les rebelles esclavagistes, leur cause est celle-là même de la nature humaine, et ils tirent un nouvel encouragement à persévérer, du témoignage que leur donnent les ouvriers d'Europe, que cette attitude nationale jouit de leur approbation éclairée et de leurs sympathies véritables.

J'ai l'honneur, d'être, Monsieur, votre humble serviteur.

Charles Francis Adam.

M. W. R. Cremer, secrétaire général honoraire de l'Association internationale des travailleurs. 18, Greek Street, W.


Le film « Lincoln » met en scène la façon dont la Guerre civile américaine s’est radicalisée à partir du mois de janvier 1865 lorsque l’administration Lincoln s’est alliée aux républicains radicaux pour mettre fin à l’esclavage. En même temps, ce récit hollywoodien ignore complètement les dimensions économiques et de classe de ce moment et ne parle pas des échanges entre la Première Internationale de Marx et l’administration Lincoln qui ont eu lieu pendant ces mêmes semaines qui sont le sujet du film.

Le « Lincoln » de Steven Spielberg présente, pendant un seul et crucial mois de la Guerre civile américaine, un conflit qui aboutira à la deuxième Révolution américaine. Au mois de janvier 1865, plusieurs mois après la victoire de l’Union sur les Confédérés, le Président Abraham Lincoln décide de faire passer le treizième amendement à la Constitution des Etats-Unis : l’abolition inconditionnelle de l’esclavage, sans compensations pour les esclavagistes. C’est un Lincoln très différent de celui qui, candidat en 1860, refusait de faire campagne comme abolitionniste, ou encore du Président qui a retardé la Déclaration d’Emancipation jusqu’à la troisième année de Guerre civile, en 1863. C’est un Lincoln qui a progressé avec son temps, dont les armées comptent 200.000 soldats noirs et dont les discours commencent à suggérer des droits de citoyenneté et de vote pour les anciens esclaves.

L’ Amérique révolutionnaire

Avec un scénario écrit par le célèbre auteur de gauche Tony Kushner (« Angels in America »« Homebody/Kabul »), le film de Spielberg ne met pas seulement en lumière Lincoln lui-même, mais aussi un personnage incontestablement révolutionnaire ; l’abolitionniste radical Thaddeus Stevens, avec lequel Lincoln s’était allié pendant ces journées fatidiques du mois de janvier 1865. Une des scènes les plus dramatiques met en scène les échanges entre Stevens et le congressiste new-yorkais pathologiquement raciste, Fernando Wood, dirigeant de l’aile antiabolitionniste du Congrès.

Dans une autre scène, on voit Stevens présenter à un Lincoln sceptique le programme des Républicains Radicaux pour une occupation militaire prolongée du Sud, pendant laquelle les anciens esclaves obtiendraient l’entièreté de leurs droits civiques, y compris celui d’occuper les plus hauts postes éligibles, et pendant laquelle les propriétés terriennes des anciens esclavagistes seraient confisquées et seraient données en concessions aux anciens esclaves (ce qu’on appelle « 40 acres et une mule »). Tout cela est présenté d’une manière très cinématographique au travers de la superbe interprétation de Daniel Day Lewis (Lincoln) et aussi de Tommie Lee Jones (Stevens), avec également une participation importante de Sally Field (Mary Todd Lincoln).

En même temps, cependant, on y voit le côté sordide de la démocratie américaine, alors même que ces changements révolutionnaires sont en cours d’adoption, à travers la politique du mécénat douteux qui est utilisé pour obtenir les derniers votes et adopter la modification et l’envoyer aux Etats pour la ratification finale.

Dans l’ensemble, « Lincoln » offre une perspective sur la Guerre civile américaine résolument plus anti-esclavagiste et antiraciste que la plupart des principaux films hollywoodiens sur le sujet. Il évite le portrait hollywoodien classique d’un Sud ayant un code moral équivalent (si pas supérieur) à celui du Nord. Par ailleurs, le film présente le racisme et l’esclavage comme les enjeux principaux de la Guerre civile, en plus de montrer un dirigeant révolutionnaire comme Stevens sous un jour inhabituellement positif. En outre, l’argument spécieux utilisé par le Sud du « droit d’Etat » n’est pas masqué, mettant en lumière le véritable contenu de ce « droit » : celui des Blancs à réduire en esclavage des millions d’autres être humains.

Les dimensions économiques et de classe de l’Abolition

On a critiqué, à gauche, l’échec du film à représenter le combat pour l’auto-émancipation des Afro-américains, comme on avait pu le voir par exemple en 1989 avec le film « Glory » qui racontait l’histoire des soldats afro-américains du 54e Régiment du Massachussetts.

Bien que ces critiques soient fondées et importantes, j’aimerais mettre l’accent sur deux autres importantes questions qui ne sont pas traitées par le film : l’importance économique de l’esclavage et de l’abolition, et les échanges de lettres entre Karl Marx et Abraham Lincoln, qui ont eut lieu pendant la même période sur laquelle est centré le film : le mois de janvier 1865. Ces questions auraient pu être facilement prises en compte sans altérer l’angle de vue dans lequel le film présente ces événements historiquement marquant, celui de la rivalité entre les élites politiques plutôt que celui des masses en mouvement. Bien entendu, les seconds influencent les premiers et vice-versa, mais je m’engage ici dans une critique plus immanente qui part des termes propres aux films et qui en fait émerger quelques contradictions.

La Déclaration d’Emancipation de 1863 et le treizième amendement de 1865 qui a rendu permanente la mesure prise pendant la guerre civile, étaient différents des autres lois d’émancipation qui ont été actées ailleurs. Par exemple, la politique d’émancipation américaine interdisait toute compensation financière pour les anciens propriétaires d’esclaves. Cela la distingue même du « British Slavery Abolition Act » (Loi britannique d’abolition de l’esclavage), pionnier en 1833, qui prévoyait de larges compensations financières. D’une certaine manière, cet amendement est plus proche de l’abolition jacobine en France de 1794, annulée dix ans plus tard par Napoléon, mais qui a contribué à déclencher la Révolution haïtienne.

S’ajoute à cela le fait que l’esclavage était un élément plus central pour l’économie étatsunienne que cela ne pouvait l’être pour des pays comme la Grande-Bretagne ou la France. En 1860, les presque quatre millions d’esclaves des Etats-Unis représentaient approximativement 13% de la population totale, souffrants de cette forme complètement déshumanisée de capitalisme qui permet que des être humains soient achetés ou vendus comme on le ferait avec du bétail. Au prix de 500 $ « pièce », la valeur de la propriété des esclavagistes étatsuniens s’élevait à pratiquement deux mille millions de dollars, une somme astronomique en 1860. Ainsi, l’abolition de l’esclavage sans compensation représente la plus grande expropriation de propriété privée capitaliste de l’histoire avec la Révolution russe de 1917. Cela a anéanti d’un seul coup l’entièreté d’une classe sociale, celle des propriétaires de plantations du Sud qui s’était enrichie pendant des siècles sur l’immense accumulation de la richesse tirée de la production du sucre, du tabac, du coton, et d’autres produits, mais aussi d’un autre commerce de « marchandises » : celui des esclaves eux-mêmes.

L’abolition a aussi ajouté des millions de travailleurs formellement libres à la classe ouvrière américaine, améliorant les possibilités d’unité de classe au delà des liens ethniques et "raciaux" d’une manière bien plus simple que lorsque le travail des esclaves coexistait avec le travail formellement libre. Bien que ce ne soit qu’une toute petite partie de l’unité au travers des liens "raciaux" qui se soit réalisée dans l’après guerre civile et de manière brève, la question est restée importante par après, puisque la classe ouvrière américaine est composée, et ce de manière croissante, par des personnes « de couleur », essentiellement des Afro-américains et des Latinos.

Même si le film ignore ces réalités de classe et économiques en favorisant la dimension politique, elles ne pouvaient pas échapper à Karl Marx. Dans une lettre datée du 29 novembre 1864, quelques semaines après la fondation de la Première Internationale, il écrivait : « Il y a trois ans et demi, au moment de l’élection de Lincoln, le problème était de ne pas faire de nouvelles concessions aux propriétaires d’esclaves maintenant que l’abolition de l’esclavage était approuvé et en partie un objectif atteint », ajoutant que « jamais un aussi grand bouleversement n’avait prit place aussi rapidement. Cela aura un effet bénéfique sur le monde entier » (Saul Padover, ed., « Karl Marx on America and the Civil War », New York : McGraw-Hill, 1972, p. 272, traduction partiellement altérée).

La lettre ouverte de Marx à Lincoln

Comme mentionné plus haut, le mois de janvier 1865 au duquel Lincoln s’était déplacé à gauche en s’alliant avec Stevens, était aussi le mois pendant lequel Marx et Lincoln ont eu un échange public de lettres. Après la publication du « Discours Inaugural » de la Première Internationale (sous la plume de Marx) et des « Principes généraux » d’adhésion, toutes les deux parues en novembre 1864, sa publication suivante fut une lettre ouverte à Lincoln, aussi ébauchée par Marx et signée par un grand groupe de militants ouvriers et sociaux qui composaient le « Secrétariat de correspondance de Karl Marx pour l’Allemagne ».

A l’époque, l’ambassade américaine à Londres était dirigée par Charles Francis Adams, un abolitionniste du Massachusetts issu d’une des familles politiques les plus illustres des Etats-Unis. Adams était sans aucun doute conscient des personnes impliquées dans l’Internationale puisqu’il a envoyé son fils Henry comme observateur, ainsi que pour faire rapport des rencontres entre les travailleurs britanniques qui étaient organisées depuis 1862 pour couper l’herbe sous le pied aux appels des politiciens britanniques et des journaux pour intervenir aux côtés du Sud. A ces rencontres participaient plusieurs des futurs dirigeants de l’Internationale. Et la présence du jeune Henry Adams à ces rencontres a certainement du être remarquée par les représentants de la classe ouvrière. Au-delà du but premier qui était la récolte d’informations, la présence du fils de l’ambassadeur a aussi sûrement été perçue comme un appel à la classe ouvrière britannique à passer au dessus de leurs chefs de gouvernement.

En décembre 1864, l’Internationale a proposé qu’une délégation de 40 membres délivre la lettre rédigée par Marx et soit reçue par l’ambassade. Bien que cette demande ait été déclinée par l’ambassadeur Adams, la lettre de l’Internationale « A l’attention du Président Lincoln » fut déposée à l’ambassade et publiée dans plusieurs quotidiens liés au mouvement ouvrier britannique. On y lit notamment : « Nous félicitons le peuple américain à l’occasion de votre réélection, à une forte majorité. Si la résistance au pouvoir des esclavagistes a été le mot d’ordre modéré de votre première élection, le cri de guerre triomphal de votre réélection est : mort à l’esclavage ! » (Cette lettre, ainsi que la réponse de Lincoln et d’autres textes sur le sujet on été publiés dans : Robin Blackburn, « An Unfinished Revolution : Karl Marx and Abraham Lincoln », London : Verso, 2011.) (*) Et de poursuivre : « Depuis le début de la lutte titanesque que mène l’Amérique, les ouvriers d’Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée. »

La dernière phrase ne fait pas seulement référence au sentiment profondément anti-esclavagiste de la classe ouvrière britannique à l’époque et aux meetings massifs que celle-ci a pu organiser pour soutenir le Nord. Et cela même au moment où les politiciens dominants et les principaux journaux leurs disaient de soutenir une intervention britannique pour casser le blocus des ports du Sud afin que le coton puisse à nouveau être transporté par la mer et mettre fin ainsi à la vague de chômage consécutive en Grande-Bretagne. Cette phrase qui met en lien le sort des Etats-Unis et celui de la classe ouvrière européenne trouvait aussi son origine dans un fait brut. La classe ouvrière britannique (et encore plus celle du continent) était privée de ses droits politiques et voyait dans les Etats-Unis de l’époque la seule expérience à large échelle de démocratie politique. Le résultat fut l’un des meilleurs exemples jamais vu d’internationalisme prolétarien.

Comme l’a remarqué Marx pendant la mobilisation des travailleurs britanniques au début de la guerre : « Les peuples d’Angleterre, de France, d’Allemagne, d’Europe, considèrent la lutte des Etats Unis comme la leur, comme la lutte pour la liberté, malgré tous les sophismes gratuits. Ils considèrent la terre des Etats-Unis comme une terre libre pour les millions de « sans-terre » d’Europe, comme leur terre promise à défendre les armes à la main de la convoitise sordide des esclavagistes… Les peuples d’Europe savent que c’est l’esclavocratie du Sud qui a déclenché la guerre en déclarant que le maintient de la domination des esclavagistes n’était pas compatible avec celui de l’Union. Par conséquent, les peuples d’Europe savent que le combat pour le maintien de l’Union est le combat contre le maintien de l’esclavage – un combat qui, dans les circonstances actuelles, représente la forme la plus aboutie d’autonomie populaire jamais réalisée contre la forme la plus éhontée d’asservissement de l’homme jamais connue dans les annales de l’histoire » (Karl Marx, « The London Times and Lord Palmerston », New-York Tribune, 21 octobre 1861).

Le lettre de Marx à Lincoln envoyée au travers de l’Internationale énonce également que : « Tant que les travailleurs, le véritable pouvoir politique du Nord, permirent à l’esclavage de souiller leur propre République ; tant qu’ils se glorifièrent de jouir - par rapport aux Noirs qui, avaient un maître et étaient vendus sans être consultés - du privilège d’être libres de se vendre eux-mêmes et de choisir leur patron, ils furent incapables de combattre pour la véritable émancipation du travail ou d’appuyer la lutte émancipatrice de leurs frères européens ; mais cet obstacle au progrès a été renversé par le raz de marée de la guerre civile ».

La réponse de Lincoln à Marx

Le 28 janvier 1865, à l’agréable surprise de Marx et des autres membres de l’Internationale, l’ambassade des Etats-Unis publia une réponse publique de l’ambassadeur Adams. Dans une lettre à Engels du 10 février, Marx notait avec enthousiasme que Lincoln avait choisi de fournir une réponse substantielle qui ne s’adressait pas aux félicitations des libéraux Britanniques mais bien à la classe ouvrière et aux socialistes : « le fait que Lincoln nous ait répondu avec tant de courtoisie, alors que la réponse de la « société bourgeoise d’émancipation » était si brutale et purement formelle que le « Daily News » a refusé de l’imprimer… Cette différence entre la réponse que Lincoln nous adresse et celle que la bourgeoisie nous adresse a fait un tel effet ici que les « clubs » du West End s’en tapent la tête contre les murs. Tu comprendras à quel point cela a été gratifiant pour nos gens ».

Bien que la réponse à l’Internationale ait été signée par l’ambassadeur Adams, celui-ci affirme clairement que Lincoln a lu la lettre et qu’il parle au nom de ce dernier : « Je suis chargé de vous informer que le courrier adressé par la Comité Central de votre Association, dument transmis par les services au Président des Etats-Unis, est bien parvenue à sa connaissance ».

Vu au travers des événements de janvier 1865 - mis en scène par le film - au cours desquels Lincoln était au cœur de la mise au vote du treizième amendement, il est d’autant plus remarquable qu’il ait pris le temps de publier une telle réponse. Et, de par l’étrange enchaînement des événements, la réponse de Lincoln à l’Internationale a été rendue publique trois jours avant que la Chambre des Représentants des Etats-Unis n’outrepasse l’opposition des nombreux politiciens racistes et ne vote, le 31 janvier, la ratification de l’amendement et ne l’envoie dans les différents Etats pour sa ratification finale.

La réponse de Lincoln fait aussi, de manière générale, référence aux « amis de l’humanité et du progrès à travers le monde » auxquels les Etats-Unis se ralliaient ; une allusion à la manière dont les rassemblements de travailleurs britanniques ont été si cruciaux pour bloquer la volonté de la classe dominante britannique d’intervenir aux côtés du Sud pendant les premières années de la guerre. Cette allusion était clairement soulignée dans la dernière phrase qui affirme que les Etats-Unis « tirent un nouvel encouragement à persévérer du témoignage que leur donnent les ouvriers d’Europe, que cette attitude nationale jouit de leur approbation éclairée et de leurs sympathies véritables ». On peut difficilement trouver une autre occasion dans l’histoire au cours de laquelle le gouvernement des Etats-Unis a remercié la classe ouvrière internationale pour son soutien, sans parler de la classe ouvrière organisée dirigée par des socialistes.

Révolutions inachevées : les années 1860 et les années 1960

Les échanges entre Marx et Lincoln illustrent, de manière spectaculaire, cet aspect de la Guerre civile qui en fait une seconde révolution américaine, bien plus radicale que celle de 1776. Il s’agissait, bien sûr, bien plus d’une révolution bourgeoise que socialiste, mais son union avec l’aile gauche (qui aboutira à un échec) et sa transformation fondamentale de la propriété privée dans le Sud marque quelque chose d’encore plus radical. Cet aspect de révolution inachevée, qui s’est arrêtée à l’émancipation politique des anciens esclaves, et ensuite, après 1876, qui a vu le recul même de cette avancée, est tout de même quelque chose qui hante encore les Etats-Unis d’Amérique de nos jours.

La révolution des droits civiques des années 1950 et 1960, qui a finalement obtenu sur une base plus permanente ce qui avait été trop brièvement mis en place par les lois et amendements constitutionnels des années 1860 et 1870, a également été contrainte par les événements de stopper la dynamique d’émancipation. Cela nous laisse aujourd’hui face à ce résultat paradoxal que les Etats-Unis ont leur premier président afro-américain alors que de nombreux hommes et femmes de même origine sont réduits, plus que jamais dans l’histoire, à languir dans le monde déshumanisé des prisons et des cellules.

Le film « Lincoln », qui ne traite pas de ces sujets non plus, est ainsi par bien des aspects tout aussi « inachevé » également. Même selon ses propres paramètres, en regardant l’Histoire d’un point de vue qui met en lumière les événements qui touchent les élites politiques plutôt que les masses auxquelles ces dernières répondent, il s’arrête avant de mener à bien ses propres implications les plus radicales, comme par exemple par son portrait du programme Républicain Radical de Stevens. Mais c’est dans l’air du temps, de notre époque de profondes transformations dans la culture et la société étatsunienne, qu’une grande production d’Hollywood puisse révéler ne serait-ce qu’une partie de cette page de l’histoire révolutionnaire, qui, comme le faisait remarquer Marx, eut des « conséquences pour le monde entier ».

Kevin Anderson est l’auteur de « Marx at the Margins : On Nationalism, Ethnicity, and Non-Western Societies. » 
Source :
http://www.internationalmarxisthumanist.org/articles/spielbergs-lincoln-karl-marx-american-revolution-kevin-anderson 
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina

(*) Cette lettre est disponible en français sur le site Marxists.org :
http://www.marxists.org/francais/ait/1864/12/km18641230.htm 
Un recueil de textes de Marx et Engels sur la Guerre civile américaine a été publié par Roger Dangeville aux éditions UGE, 10/18, Paris, 1970. Cet ouvrage peut être consulté en ligne :http://www.marxists.org/francais/marx/works/00/gcus/gcus.htm

Publié par Frédéric Maurin à 11:13am
Avec les catégories : #rupture tranquille

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