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RUPTURE TRANQUILLE

RUPTURE TRANQUILLE

Bloc-note de rupture avec l'Union pour Minorité de Privilégiés (UMP), désormais macronisée

1 Septembre 2013

Euro : Un autre usage de la matraque est possible !

Titre original : Polémique sur l'euro entre Sapir et le PCF

par BRN Bastille-République-Nations

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Le 12 juin, la revue Economie et Politique a publié un texte intitulé « Contre l’austérité en Europe, luttons pour un autre euro » (1). Signé par six responsables du Parti communiste français (PCF), cet article réitère une des thèses chères à ce parti : rien ne serait plus dangereux que de sortir de la monnaie unique (et a fortiori l’Union européenne) ; la solution consiste au contraire à réorienter l’utilisation de l’euro et de la Banque centrale européenne (BCE).

Le quotidien L’Humanité a reproduit ce texte dans ses colonnes, craignant peut-être que des tentations de sortie de la monnaie unique ne commencent à poindre parmi les sympathisants du Front de gauche. Ces tentations constituent une « illusion démagogique et dangereuse », martèlent les signataires de la tribune, pointant du doigt ceux qui « agitent l’idée » de sortir de ’euro. Les auteurs se gardent de citer des noms.

Il faut donc rappeler que, ces dernières semaines, l’ancien président du Pari social-démocrate allemand (SPD), devenu figure de proue du parti Die Linke, Oskar Lafontaine, a rejoint ceux qui évoquent l’intérêt de briser le carcan de la monnaie unique (et s’est immédiatement fait rabrouer par ses camarades). C’est également le cas du parti chypriote AKEL (communiste), qui représente un tiers de l’électorat de la République de Chypre. D’autres partis communistes (Portugal, Grèce…) combattent également pour un abandon de l’euro, de même que des forces syndicales importantes.

En France, Jacques Sapir est l’un des rares économistes à avoir clairement levé ce tabou. Il tient un blogue où il analyse notamment l’actualité économique sous cet angle. Il avait donc quelques raisons de se sentir visé par le texte publié par Economie et Politique. Il a réagi par une analyse contrant ledit texte (2). BRN résume les arguments des deux parties.

Le premier point soulevé par les économistes du PCF porte sur l’enchérissement du coût des importations que la France subirait, dans l’hypothèse d’un retour au franc accompagné d’une dévaluation « de l’ordre de 25% ». En effet, payer des denrées importées dans une devise dévaluée contraint à dépenser plus de celle-ci pour une même quantité d’un produit.

Jacques Sapir relève qu’un tel raisonnement fait l’impasse sur ce que les économistes nomment l’« élasticité-prix » : une dévaluation entraîne classiquement un certain changement d’attitude des consommateurs, qui se reportent sur des produits fabriqués en France (et donc insensibles à l’effet de change) quand ils existent, ou bien sur des produits « légèrement différents dont le coût est moindre mais dont l’usage procure une satisfaction équivalente ».

Certes, note l’économiste, il existe « des produits considérés comme non-substituables » (évalués à 30% du total des importations), tels que les carburants. Mais, dans ce dernier cas, le prix du bien importé ne représente que 25% du montant payé par le consommateur, les 75% restant étant des taxes.

Jacques Sapir souligne en outre un avantage de cette possible dévaluation : « nos produits, dans le cas d’une dévaluation, coûteraient 25% de moins. Les volumes consommés par les clients étrangers augmenteraient et ceci, même en économie stationnaire ». Les exportations seraient ainsi dopées, avec les conséquences positives sur la croissance et l’emploi.

Attention, cela « se ferait surtout au détriment de nos partenaires d’Europe du Sud, l’Allemagne voyant au contraire son excédent commercial gonflé par une dévalorisation du travail des Français », affirment Paul Boccara et ses camarades.

Faux, rétorque Jacques Sapir qui précise : « la compétitivité-prix ne se ferait pas au détriment des pays de l’Europe du Sud, dont toutes les estimations montrent qu’ils auraient intérêt à dévaluer plus que nous. Les gains quant aux exportations se feraient essentiellement au détriment de l’Allemagne qui verrait son excédent commercial de 5% du PIB se transformer en un déficit de -3% du PIB ». Il signale en outre que la situation de l’Italie serait même plus favorable que celle de la France, et cite, à l’appui de son propos, diverses études, dont celles des chercheurs de la banque Natixis – pourtant nullement partisans de l’abandon de l’euro.

Et il dénonce dans la foulée l’affirmation selon laquelle une sortie de l’euro se ferait dans un contexte de « spéculation déchaînée ». Car une telle sortie devrait nécessairement prévoir un très strict contrôle des capitaux. Et Sapir de rappeler que le récent exemple chypriote a constitué « l’occasion de vérifier la possibilité matérielle d’un contrôle des capitaux au sein de la zone euro », mis en place par les dirigeants européens le dos au mur… malgré les traités qui l’interdisent expressément.

Autre danger cité par les économistes du PCF : l’explosion de la dette publique française. Selon eux, « le retour au franc dévalué entraînerait automatiquement un enchérissement de 25 % sur les quelque 1140 milliards d’euros de titres de dette détenus hors de France ». Or 60% de la dette publique sont détenus par des « opérateurs non résidents », qui feront valoir leurs créances en monnaie forte, faisant ainsi grimper le montant nominal en francs des obligations souscrites en euros.

Faux encore, tempête Jacques Sapir, qui rappelle que ce n’est pas la « nationalité » du créancier qui compte, mais le lieu d’émission de la créance. Or « 85% des montants de la dette française sont émis dans des contrats de droit français. Ces contrats stipulent que la dette sera remboursée dans la monnaie ayant cours dans notre pays ». Conclusion : « l’effet de réévaluation de la dette ne portera que sur les 15% restants ». Le surcoût – même à supposer qu’on continue d’accepter de tout régler rubis sur l’ongle – serait donc de 3,75% et non de 25%.

Et l’économiste de conclure : « croire que l’on peut faire changer la structure de la zone euro sans en passer par une crise majeure et par une dissolution de la monnaie unique est une vue de l’esprit ». Pour leur part, les amis de Paul Boccara restent convaincus qu’une « autre utilisation de l’euro peut contribuer, de façon décisive, à une autre croissance de progrès social dans l’Union européenne ».

(1) http://www.economie-politique.org/41453

(2) http://russeurope.hypotheses.org/1381

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L’« autre euro », chimère de toutes les batailles

commentaire

Aux arguments économiques avancés par Jacques Sapir, il n’est pas interdit d’ajouter quelques remarques politiques.

Un détail, d’abord : le PCF fut, dans les années 1990, très engagé contre la création de la monnaie unique. Certes, chacun a le droit de changer d’avis. Mais l’ampleur du retournement devrait imposer une certaine mesure dans le propos.

Par ailleurs, un constat s’impose : les affirmations parues dans Economie et Politique sont désormais, dans l’esprit et même parfois dans les termes, les mêmes que celles que n’ont cessé d’utiliser les partisans sans complexe de l’intégration européenne, du traité de Rome à celui de Lisbonne en passant par celui de Maëstricht. On lit ainsi : « alors que chaque pays européen dispose, isolément, d’un potentiel restreint, la création monétaire en commun, avec l’euro, offre des potentiels bien plus importants ». Bref, une énième version de la comptine éculée suivant laquelle chaque pays ne pouvant plus grand-chose, il faut donc se mettre ensemble.

Plus ahurissant encore : « si l’on supprime l’euro, il ne resterait plus que le dollar comme monnaie de réserve internationale. Son hégémonie en serait confortée ». Autrement dit, seule l’unité européenne permet de tenir la dragée haute à la domination américaine. Cette thèse, qui fut l’un des tubes des partisans du Oui en 2005, est ahurissante. Dès son origine, dans les années 1950, jusqu’à aujourd’hui (projet de libre-échange UE-USA), Washington n’a cessé d’être le plus chaud partisan de l’intégration européenne. Y compris sur le plan monétaire. S’il y a quelque chose qui effraie Barack Obama, ce n’est certes pas la « force » de la zone euro, mais bien plutôt sa faiblesse économique et la récession – potentiellement contagieuse – qui y prévaut.

Un troisième point a trait à l’exhortation compulsive à laquelle se livrent les dirigeants du PCF (et du Front de gauche), visant à « exiger » une « autre Europe », une « autre utilisation de l’euro », une « autre BCE ». Le problème est que cette rhétorique est vide de sens : bien malin qui pourrait préciser concrètement ce que ces « autres », parfois lyriques (« un très grand essor des services publics et de leur coopération en Europe »), recouvrent, ni comment ils pourraient advenir. Autant réclamer « une autre utilisation » de la matraque des CRS dans les manifestations. Sauf que la matraque a été dès le départ conçue, pensée, et produite pour rencontrer le crâne des manifestants ; réclamer une « matraque de progrès social » n’y changerait rien. Tel est exactement le cas de l’euro.

Et quand bien même exiger « un autre rôle » pour la Banque centrale européenne aurait un sens (ce pour quoi plaidait déjà… Nicolas Sarkozy dès 2008), cela supposerait de changer les traités. Or il n’est pas au pouvoir du gouvernement français (à supposer qu’il le veuille) de changer lesdits traités unilatéralement. Il reste dès lors à attendre que MM. Rajoy, Samaras, Letta, et bien sûr Mme Merkel défèrent ensemble à l’injonction de François Hollande en faveur d’une « réorientation européenne ». Armons-nous de patience.

« En sortant de l’euro, on déserterait (sic !) le terrain de la bataille pour un autre euro et pour une construction solidaire de l’Union européenne », affirment les auteurs. On retrouve ici la thèse, aussi ancienne que chimérique, selon laquelle il vaut toujours mieux être « dans le jeu » pour infléchir les règles que « spectateur dans les tribunes ». C’est ce même raisonnement que tiennent les partisans norvégiens, suisses ou islandais de l’adhésion à l’UE – partisans qui sont de plus en plus clairsemés, tant l’« isolement » d’Oslo, de Berne ou de Reykjavik tarde à produire les cataclysmes annoncés pour ces pays…

Une dernière remarque tient précisément à l’utilisation des termes. Accuser les partisans de la sortie de l’euro d’« agiter » des illusions « dangereuses » n’est pas anodin. Force est hélas de constater que les auteurs entendent ainsi susciter la peur plus que le débat serein. Une méthode jusqu’à présent familière aux européistes traditionnels.

Mais, alors que le rejet de l’UE monte de toutes parts, si peur il y a, elle semble saisir désormais plutôt ses partisans. Et même ses autres partisans.

Publié par Frédéric Maurin à 22:33pm
Avec les catégories : #BRN , #Union européenne , #euro , #europe , #crise , #dette , #pcf , #front de gauche , #mélenchon

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