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RUPTURE TRANQUILLE

RUPTURE TRANQUILLE

Bloc-note de rupture avec l'Union pour Minorité de Privilégiés (UMP), désormais macronisée

19 Août 2013

Le conflit israélo-palestinien : une histoire d’eau

Cet article est reposté depuis Le blog de Bernard Gensane.

Récemment, j’ai publié dans ce blog, puis sur le site du Grand Soir, à la suggestion d’un des administrateurs, un article sur le foulard islamique, la burqua, mais surtout sur le recul du discours laïc dans notre pays et sur l’avancée du fait religieux (en général).

 

Comme c’est la loi du genre dans un article bref, on est parfois amené à simplifier. Je me suis donc permis de reprendre une idée vieille comme le monde : « Toutes les guerres sont de religion parce qu’aucune guerre n’est de religion ». Et j’ajoutai : « À commencer par le conflit israélo-palestinien, qui n’est qu’une histoire d’eau. »

 

Jacques Richaud, un scientifique de gauche pour qui j’ai la plus grande estime, bondit, outré : « Mais quelle honte !  … Ainsi donc le sionisme se résumerait à une histoire d’eau ? On se moque du monde, mêmes les plus inconditionnels défenseurs du régime actuel n’ont jamais osé faire une telle déclaration, eux au moins osent dire qu’ils considèrent que cette terre leur appartient par le don de leur dieu et que la Palestine n’a aucun droit à l’existence ! » On lira sa longue réaction ici.

 

Sur ce blog, je dispose de temps et d’espace. Je vais donc répondre tranquillement à l’ire de ce collègue.

 

La génération des fondateurs d’Israël, Ben Gourion et autres, étaient fort peu religieuse, quand elle n’était pas carrément athée. Son but était de disposer d’un territoire, d’un espace vital, de bonnes terres, avec l’eau qui va avec. Il fallait donc justifier l’éviction des Palestiniens de Palestine, non sur des bases religieuses dont ces fondateurs se contrefichaient, mais en prétendant que les Palestiniens ne constituant pas un peuple – aujourd’hui, des savants israéliens expliquent que c’est le peuple juif qui n’a aucune existence – ils n’avaient pas besoin de territoire. Un peuple sans territoire a toutes les peines du monde à se faire reconnaître comme tel. Depuis 65 ans, la politique des officiels israéliens a consisté, de découpages en redécoupages, à priver les Palestiniens de terres arables et d’eau.

 

Je ne suis pas le premier à le dire. Pour ne citer que Noam Chomsky, une autorité intellectuelle et militante incontestable pour Jacques Richaud (j’imagine), l’occupation par Israël des territoires … occupés garantit à l’État hébreu un tiers de sa consommation (Comprendre le pouvoir : Tome II, Aden, 2006, p. 50-51.) Ben Gourion et les siens savaient parfaitement qu’il faut annuellement environ 1 000 m3 d’eau par personne pour satisfaire aux besoins décents d’une population. À 700 m3, on est en situation de pénurie, à moins de 500, la situation devient critique. Or Israël dispose d’à peine 400 m3 par habitant.

 

 

 

Nous sommes dans une région au climat semi désertique, où il ne pleut pratiquement pas pendant au moins six mois (600 mm annuels à Jérusalem), durant lesquels les températures s’échelonnent entre 30 et 50°. Depuis la déclaration Balfour, l’eau a constamment été à la base de la stratégie, de l’avancée du sionisme. Et il n’a jamais été question pour les Israéliens de partager. Aucune guerre n’étant de religion, l’eau est devenu un symbole religieux visant à masquer le politique. Le demande faite par l’ange de l’Éternel à Moïse de conduire les Enfants d’Israël hors d’Égypte et de les mener à la Terre promise tombait à point nommé. Cela s’est passé il y a 2 700 ans. Moïse est un personnage mémoriel et non historique. Pour certains théologiens, en tant que tel n'aurait pas existé. Des enfants sauvés des eaux existent dans de nombreuses mythologies depuis fort longtemps. La construction historiographique de Moïse est impossible dans l’état actuel des connaissances bibliques. Mais comme l’existence d’Israël est une exigence divine – pour ceux qui y croient évidemment – cette terre, pour éclairer le monde, ne saurait être pauvre en eau. Cette notion d’Israël en tant que territoire biblique n’apparaissait pas dans les théories de Theodor Herzl, issu d’une famille de Juifs progressistes, partisan de l’assimilation des Juifs dans leurs diverses terres d’accueil, avant de tourner casaque. Herzl voulait un État juif (et non un État des Juifs), un refuge, pas une terre biblique. En 1903, il estimait encore que l’État du Congo pourrait accueillir les Juifs qui le souhaiteraient. Les Britanniques pensaient à l’Ouganda. Les Congolais et les Ougandais l’ont échappé belle ! Herzl demanda au tsar de le soutenir, en échange de quoi il le débarrasserait de ses révolutionnaires juifs ! C’est le parti politique Mizrahi (centre religieux), fondé à Vilnius en 1902, qui va s’implanter en Palestine en qualité d’organisation religieuse, avec pour objectif de réinstaller les Juifs dans la Terre promise. Après 1948, ce parti s’opposera à Ben Gourion, qui venait pour sa part du syndicalisme et du parti marxiste et sioniste L’Union du travail .

 

D’un point de vue hydrologique, l’État hébreu utilise depuis 1948 une grande partie des eaux souterraines dans son territoire. Ces eaux, qui proviennent de Cisjordanie (le Jourdain en surface et trois nappes phréatiques) ne sont pas inépuisables. Au-delà de 300 m3 par habitant et par an, les réserves ne sont pas renouvelées. D’où une salinisation, un phénomène que les géologues appellent le biseau salé. L’eau de mer étant plus dense que l’eau douce, elle prend un profil en biseau. Elle pénètre alors sous les terres. Cela se passe en particulier à Gaza, où l’eau devient impropre à la consommation.

 

Depuis 1948, les occupations successives se sont faites dans une perspective hydrostratégique, certainement pas au petit bonheur la chance (Jacques Sirobbeau, L'eau, nouvel enjeu stratégique mondial, Paris, Economica, 1996). En 1917, par la Déclaration Balfour, la Grande-Bretagne, toute seule comme une grande, promit la création d’un foyer national pour le peuple juif en Palestine. Ce, en contradiction avec ses engagements pris avec les nationalistes arabes et avec les accords (secrets) franco-britanniques Sykes-Picot de 1916 qui dessinaient le partage du Moyen-Orient à la fin de la guerre. Il s’agissait de balkaniser la région en cinq zones, sans aucune perspective d’un État israélien, petit ou grand. La Déclaration Balfour (une lettre adressée au banquier Rothschild, sioniste militant) permit aux premiers colons d’acheter des terres, de les cultiver et de forger de nouveau un peuple juif.

 

Le problème est que, déjà à cette époque (Jacques Richaud et moi-même n’étions même pas nés), ces terres manquaient d’eau. La seule réserve importante était le lac de Tibériade, alimenté par le Jourdain (débit annuel : 500 000 000 m3). En 1919, Chaïm Weizman, Président de l’Organisation Mondiale sioniste, demanda au Premier ministre britannique Lloyd George d’étendre la frontière nord de la Palestine (Mandat britannique) afin d’entrer en possession d’autres sources d’eau : « Tout l’avenir de la Palestine dépend de son approvisionnement en eau pour l’irrigation et pour la production d’électricité ; et l’alimentation en eau doit essentiellement provenir des pentes du Mont Hermon, des sources du Jourdain et du Fleuve Litanie ». Le Mandat aurait alors englobé Gaza, la Cisjordanie, le Golan, une partie du Liban et de la Syrie (sous mandat français). Elwood Mead, un des plus célèbres hydrologues étasuniens se rendra à deux reprises en Palestine et donnera de précieux conseils pour irriguer le Néguev avec l’eau du Jourdain. Un autre ingénieur étasunien, Hayes, préconisera « l’irrigation des terres de la vallée du Jourdain, la dérivation des eaux du Jourdain et du Yarmouk pour la création d’énergie hydro­électrique, le détournement des eaux du nord de la Palestine vers le désert du Néguev au sud et l’utilisation de l’eau du Litani au Liban. » (Voir ici l’analyse de France Palestine Solidarité)

 

En 1937, la Commission Peel, chargée de modifier le mandat britannique suite aux révoltes arabes, proposa que la Palestine soit divisée en deux parts inégales : 15% pour un État juif, 75% pour un grand État arabe et une zone internationale. Juifs et Arabes rejetèrent ce plan. Une autre commission échoua l’année suivante. En 1939, le gouvernement britannique proposa la création d’une Palestine indépendante gouvernée par les Arabes palestiniens et les Juifs en proportion de leur importance numérique. Une limite de 75 000 immigrants juifs fut fixée pour la période 1940-1944. D’autres limites auraient également été instaurées concernant la possibilité pour les Juifs d’acheter des terres arabes.

 

 

Après 1a victoire des Alliés, l’ONU vota la création de deux États en prévoyant un statut international pour Jérusalem. Le gouvernement britannique ne pouvait plus maintenir l’ordre en Palestine. À la suite du génocide juif, l’ONU vota un plan de partage créant deux États et un statut International pour Jérusalem. Les juifs acceptèrent mais les Palestiniens le rejetèrent au motif que leur population était plus nombreuse que la population juive.

 

Le 15 mai 1948 (je suis né quatre jours avant), l’État d’Israël était proclamé, immédiatement reconnu par l’URSS, un an avant l’ONU, deux ans avant la France et le Royaume-Uni. Le nouvel État avait quatre objectifs géostratégiques : contrôler le Lac de Tibériade, le Jourdain, la zone côtière, le Néguev. Là, je sens que les obsédés de la religion y perdent leur latin.

 

En 1953, Israël détourna les eaux du Jourdain. Il construisit dans la foulée le National Water Carrier of Israel, un énorme système hydraulique qui transporte l’eau dans tout le pays. La Syrie et la Jordanie protestèrent. En vain. En 1964, l’interconnexion des eaux fut achevée à partir du Lac de Tibériade. Israël allait pouvoir « faire fleurir le désert ».

 

En 1967, la Guerre des six jours devint dans les faits une guerre de l’eau puisqu’Israël put contrôler toutes les ressources aquifères à partir des territoires occupés, le Golan, la rivière Yarmouk, trois grandes nappes en Jordanie qui permettaient de gérer le Jourdain dans son ensemble. La guerre serait suivie d’une politique de colonisation facilitant la surveillance de l’utilisation que faisaient de l’eau les populations locales. En 1978, Israël occupa le sud Liban, grâce à quoi elle détourna une partie du fleuve Litani, un cours situé entièrement sur le territoire libanais (chaque fois qu’Israël envahit le Liban, il passe par ce fleuve). Le fleuve ne serait libéré qu’en 2 000, suite à une lutte acharnée du Hezbollah. Il faut dire que ce cours d'eau a toujours été une obsession pour les Israéliens. Herzl avait souligné son extrême importance. Suite à la Déclaration Balfour, les sionistes l’avaient immédiatement revendiqué. En 1920, Chaïm Weizman écrivait à Lloyd George que « l’alimentation en eau du futur Etat juif doit provenir du Mont Hermon, des sources du Jourdain et du Litani ».

 

Aujourd’hui, Israël détourne 75% de l’eau des territoires occupés, et en laisse 25% aux Palestiniens. Ce qui n’empêche pas l’armée israélienne de détruire puits, canalisations, stations d’épuration, citernes sur les toits quand l’envie lui en prend. Mais le rêve israélien risque de tourner au cauchemar. Le grand gaspilleur qu’est Israël ne disposait récemment plus que d’une réserve de 2 milliards de m3. Voulant à tout prix conserver son style de vie (« Papa, c’était quoi un kibboutz ? »), impliquant piscine privées et terrains de golf, les Israéliens pompèrent les eaux fossilisées et dessalèrent la Mer Morte. Le pays est en plein cercle vicieux : la population augmente, le niveau de vie augmente, la demande en eau augmente. Certains proposent d’acheminer vers la Mer Morte l’eau de la Mer Rouge et de la Méditerranée. Pour les glaçons dans le whisky, il reste encore le continent antarctique. Les colonies – généralement illégales – sont systématiquement implantées près de réserves d’eau. Lorsque l’eau est détournée, le développement des populations arabes est quasi impossible. C’est le cas à Gaza. De vertes collines non cultivées côtoient des espaces arides que les Palestiniens voudraient bien mettre en valeur. Les Palestiniens n’ont pas le droit de forer et doivent limiter leurs cultures.

 

Les Palestiniens disposent de 60 litres d'eau par jour. L'OMS prône un minimum de 100 litres pour satisfaire aux besoins personnels.

 

Que d'eau !

 

 

Publié par Bernard Gensane à 12:02pm
Avec les catégories : #Politique

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